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Société,  Maroc,  Afrique

15 morts à Sidi Boulaalam lors d’une distribution de nourriture: l’autre Maroc

Par Jacques Deveaux@GeopolisAfrique | Publié le 22/11/2017 à 14H21, mis à jour le 22/11/2017 à 14H21

Enterrement à Sidi Boulaalam au Maroc 20 novembre 2017
Enterrement à Sidi Boulaalam, au Maroc, le 20 novembre 2017. © Fadel Senna/AFP

La tragédie de Sidi Boulaalam – 15 morts lors d’une distribution de nourriture, le 19 novembre 2017 – rappelle que le Maroc est un pays où règne encore largement l’extrême pauvreté. Certes le pays se développe, mais de façon très inégalitaire.

 
«On s’attendait à 800 personnes, 5000 sont venues.» Le constat livré par le site internet Le 360.ma apporte un éclairage sur les causes du drame. Les femmes sont venues pour un panier de denrées alimentaires: huile, farine, sucre, d’une valeur de 150 dirhams, un peu plus de 13 euros. Cette distribution est organisée chaque année par un notable de Casablanca, Abdelkebir al Hadidi. Mais cette année, la foule est venue de toute la région.

Une fille d’une des disparues témoigne au 360: «Les barrières devant lesquelles nous étions postées en attendant les aides ont cédé. S’en est suivi une grande bousculade.»

Affluence record et organisation débordée, voilà pour les deux agents du drame. Mais le véritable responsable du drame s’appelle la misère. «Le responsable final est connu. Il faut l’appeler par son nom. C’est la pauvreté» affirme Media 24 qui poursuit: «Ce qui s’est déroulé dimanche a dépassé le seuil du tolérable... Il suscite la tristesse mais aussi un sentiment de révolte.»
 
Media 24 n’est pas le seul à mettre en avant la pauvreté de certaines régions du pays, rurales ou peu touristiques. Sidi Boulaalam n’est qu’à 60 km de la très réputée Essaouira. Mais les mannes du tourisme ne sont pas arrivées jusqu’ici. A Casablanca, quelques manifestants sont descendus dans la rue pour rappeler cette évidence. «Au Maroc, il ne faut pas voir que Marrakech ou Casablanca, il faut prendre en compte les régions isolées où il y a les pauvres», dit l’un des activistes au journal Telquel.
 
Les autorités locales, elles, estiment que la misère n'a rien à voir avec la tragédie. «En plus des nécessiteux, il y avait des citoyens qui n'avaient besoin de rien et sont venus pour profiter, ou même pour spéculer, pour prendre de l'aide et la vendre», a déclaré à l'AFP une source au sein de l'exécutif sous couvert d'anonymat.
 
Rien à voir avec la misère? Pourtant l’histoire se répète au Maroc. L’an dernier à la même époque, c’était le Rif qui criait sa colère. La mort du jeune poissonnier d’Al-Hoceima illustrait la misère qui règne dans la région, au point de mourir pour un poisson jeté dans une benne à  ordure.

Poste-frontière Ceuta
Poste-frontière de Ceuta © Capture d'écran du site Antenna 3

Et il y a aussi  les manifestations pour l’eau au sud du pays, près de la frontière algérienne. A Zagora, des centaines de familles vivent dans des logements dépourvus d’alimentation en eau et en électricité. La misère au quotidien. N’oublions pas non plus ces «femmes-mules» qui passent la frontière de Melilla, portant 80 kilos sur leur dos. Et qui parfois meurent écrasées par ce colis.
 
Tout cela est bien éloigné de l’image de modernité, de développement économique, que le pouvoir met en avant. Dans quelques mois, le Maroc sera le premier pays d’Afrique à disposer d’un TGV. Deux heures de trajet pour relier Tanger à Casablanca. Marrakech développe un réseau de bus solaires. Tanger vit désormais au rythme de l’industrie automobile.

Dilhem Roi Maroc
 
Mais, selon l’OCDE dans un rapport de 2017, ce développement est un trompe l’œil. Les filières automobile et aéronautique représentent de petits secteurs d'activité, dit l’organisme, avec de faibles contributions au PIB et à la création d’emplois à l’échelle nationale. L’agriculture demeure la seconde activité du pays et pèse 12% du PIB. D’ailleurs le secteur représente 40% de l’emploi total. Un secteur fortement demandeur de main d’œuvre non qualifiée, précise l’OCDE. Et fatalement, qui dit main-d’œuvre peu qualifiée dit salaires bas.

Certes, note le rapport de l’OCDE, l’extrême pauvreté a été divisée par 2,5 depuis 2000. Cependant, «la croissance a élevé le niveau de vie mais de manière inégalitaire. Une frange non négligeable des Marocains, principalement en zone rurale, cumule encore pauvreté monétaire et privations sociales.» Ainsi, le taux d’emploi ne dépasse pas les 45% de la population en âge de travailler.

C’est ce Maroc qui a rappelé son existence ce dimanche 19 novembre 2017.