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300 milliards pour relancer l'économie en Europe

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 25/11/2014 à 15H07, mis à jour le 28/11/2014 à 10H48

Le président Commission européenne Jean-Claude Juncker
Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne © JOHN THYS / AFP

300 milliards d’euros. C’est la somme que l’Union européenne pourrait consacrer à l’investissement pour les cinq prochaines années. Une relance bienvenue pour une Europe en panne de croissance et qui n’a jamais retrouvé ses niveaux d'investissements d’avant la crise, contrairement aux Etats-Unis.

Les grands organismes économiques sont tous d’accord. L’absence de croissance en Europe fait peser un risque sur l’économie mondiale. Dernière en date, l’OCDE, jusque là peu connue pour ses emballements keynésiens, vient d’affirmer que la zone euro fait peser un «risque majeur» sur l’économie mondiale… tout en qualifiant de «justifiés» les choix budgétaires de la France et de l’Italie, deux pays dans le rouge budgétaire.

Une Europe en panne de croissance
Après de nombreuses années de débat – on se souvient que pendant la campagne présidentielle, François Hollande avait milité pour une initiative de croissance en Europe – l’Union Européenne semble décidée à se lancer dans une politique budgétaire offensive.
 
Dans une UE en pleine morosité économique (les derniers indices montrent que la croissance plafonne partout, même en Allemagne) et toujours paralysée dans ses débats sur l’austérité, la nouvelle commission présente un plan d’investissement d’environ 300 milliards d’euros sur cinq ans, visant particulièrement les secteurs de l’énergie, des transports et du numérique.

Investissements UE USA
Les investissements dans les principaux pays européens, dans la Zone euro et aux USA entre 2007 et 2012 (base 100 en 2007) © France Stratégie

Retard dans les investissements
«Le niveau des investissements a baissé pendant la crise et n’a pas rattrapé ses niveaux d’avant crise», résume Selma Mahfouz, commissaire générale adjointe de France Stratégie, l’organisme économique chargé de conseiller le gouvernement français.
 
«L’analyse globale du retard d’investissement dans la zone euro a confirmé le besoin d’un effort européen de relance macro-économique qui passe par des investissements, publics ou privés, engagés très rapidement, même si ce diagnostic varie selon les pays», estiment les économistes de France Stratégie

«Entre 2007 et 2013, malgré une première phase où l’investissement a relativement bien résisté, la zone euro a accumulé un retard important vis-à-vis des Etats-Unis. L’Espagne et l’Italie notamment connaissent un reflux très marqué de l’investissement dans toutes ses composantes», estime une note signée Fabien Dell, Pierre Douillard, Lionel Janin et Nicolas Lorach.

Ce retard dans les investissements est porteur de handicaps à venir au niveau de la compétitivité des entreprises. «A moyen-terme, le sous-investissement public est néfaste à l'attractivité du site zone euro et donc à sa capacité à attirer les investissements», note France Stratégie.
 
Sur ce manque d’investissements en Europe, les auteurs ciblent de grandes différences selon les Etats. Ils font une différence entre les Etats du sud (Italie, Espagne) où la «crise des dettes souveraines a conduit à des ajustements qui ont eu un impact très négatif sur le potentiel de croissance» et d’autres comme l’Allemagne où «la politique budgétaire a pesé sur l’investissement public».

C'est sur ces bases que l'UE devra déterminer la nature des investissements à faire, vers quels pays et quels secteurs.

Un financement garanti
Le projet s'inspire du Livre blanc de Jacques Delors en 1993 avec son programme d'infrastructures d'intérêt européen dans les secteurs du transport et de l'énergie, selon un responsable associé à sa conception, cité par l'AFP.

La Banque européenne d'investissements (BEI) sera à la manœuvre du plan  avec pour véhicule un fonds européen d'investissement dont une partie sera tirée du budget européen, principalement des crédits alloués au mécanisme pour  l'interconnexion en Europe sur la période 2014-2020. La dotation n'a pas encore été arrêtée et le chiffre de 21 milliards publié dans la presse a été lancé comme «ballon d'essai pour voir les réactions», a commenté une source diplomatique européenne.  
 
«La nouveauté est le fait que la BEI va pouvoir réaliser des investissements à risques, car elle aura la garantie du budget européen», a expliqué ce responsable.

Effet de levier à confirmer
L'effet de levier doit permettre de mobiliser 300 milliards sur les cinq prochaines années. Une somme que certains jugent optimiste. «La Commission estime très sérieusement que les projets mis en œuvre auront un effet de levier de 15. Un euro versé par la Commission et la BEI devrait donc finir par créer 15 euros pour l'économie européenne grâce à l'apport des investissements privés qui vont s'agréger aux projets initiés par Bruxelles. En tout, donc, on devrait avoir 315 milliards d'euros d'investissements supplémentaires dans l'UE», ironisait La Tribune.

«Il y a énormément de liquidités dans le système, mais elles  ne sont pas investies en raison de l'incertitude du secteur privé face à  l'Europe», estiment, optimistes, plusieurs sources européennes.

Si la Commission avait injecté 315 milliards d'euros directement dans cette économie sur trois ans, cela aurait représenté 0,55 % de ce PIB de l'UE par an en moyenne, ce qui est déjà en deçà de la moyenne des plans de relance. «Mais du moins y aurait-il eu une vraie tentative, capable de créer ce fameux « choc de confiance » en ouvrant de vraies perspectives aux entreprises. Mais ces 21 milliards d'euros d'argent concrets, répartis sur trois années, pourront-ils avoir le même effet ? Rien n'est moins sûr», ajoutait La Tribune.
 
Ce n'est donc pas l'UE qui va emprunter en tant que telle. L’heure ne semble pas encore aux eurobonds que certains, à gauche notamment, réclamaient.
 
Un effet suffisant ?
Deux questions subsistent. Comment se fera le choix des projets à financer, chaque pays ayant ses propres intérêts, et la somme globale sera-t-elle suffisante? Le pourtant libéral ministre des Finances polonais, Mateusz Szczurek, aurait lui préféré un plan de 700 milliards d’euros. «La politique monétaire a ses limites. Les réformes structurelles sont nécessaires mais elles demandent du temps. Si on se contente d’attendre leurs résultats, le niveau de chômage va continuer à monter et nos capacités économiques seront gâchées. Il faut créer de la demande par des investissements publics. Le secteur privé désinvestit à cause du ralentissement économique», estime-t- il.

On a vu avec les difficultés des «abenomics» au Japon que le calibrage de la relance n'était pas simple à gérer, entre la politique monétaire et budgétaire. Mario Draghi, le patron de la Banque centrale européenne, avait affirmé en août 2014 que la politique monétaire ne pouvait pas tout et qu'il fallait aussi une relance budgétaire. Aujourd'hui, le budget de l'Europe devrait contribuer à la relance. Mais, prévient l'économiste en chef de l'OCDE Catherine Mann, «un appui monétaire plus important est essentiel sans quoi une période prolongée de faible inflation voire même de déflation est au bout du chemin».