Eclairage

Afrique

A Paris, quelque 200 rues rendent hommage à la colonisation

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 03/06/2018 à 09H34, mis à jour le 06/06/2018 à 09H44

La plaque rue parisienne au nom Bonaparte
Montage montrant la plaque de rue parisienne célébrant Bonaparte, devenu notamment célèbre après sa conquête de l'Egypte. Une des premières opérations coloniales françaises. © Montage DR et Alexander Pohl / NurPhoto

La France coloniale s'affiche tranquillement dans les rues de Paris. Des exemples : la rue d'Alger nommé ainsi juste après la prise de la ville par les Français; la rue du Colonel-Dominé rend hommage au «héros de l'expédition au Tonkin»... Que dire aussi de la rue d'Aboukir (comme la bataille menée par Bonaparte en Egypte), ou l'avenue Bugeaud du nom du général qui mit au pas l'Algérie.

A voir ces noms de rues, on peut se demander si Paris est toujours la capitale de l’Empire français. On compterait en effet quelque 200 noms de rues attribuées aux têtes pensantes ou aux généraux qui ont permis, souvent dans le sang, que le soleil ne se couche jamais sur la France. Le Guide du Paris colonial et des banlieues permet de se pencher sur ce passé encore trop présent en recensant le nom des acteurs ou défenseurs du colonialisme sur nos plaques de rues.

Sur quelque 6.000 noms de rues, celles-ci sont plus de 200 à «parler explicitement colonial», selon les deux auteurs du guide, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein.

«L'idée de ce guide nous est venue avec l'histoire survenue au général Lee à Charlottesville aux Etats-Unis. On s'est dit qu'il devait y avoir la même chose à Paris», explique Patrick Silberstein à Géopolis. «A l’heure où le général Lee et ses statues équestres tremblent sur leur piedestal et s’apprêtent à quitter les rues et les places pour gagner (lentement mais sûrement) les musées états-uniens, il serait grand temps que le vent de la justice toponymique venu des Etats-Unis souffle sur les bords de Seine et que les Parisien-nes regardent parler leurs murs. Des murs dont on a voulu sciemment, délibérément et politiquement qu’ils disent la gloire de l’Empire colonial», affirment les auteurs dans ce petit livre fort bien fait. 

«La ville lumière fleure bon le djebel»

Exposiiton coloniale

Exposiiton coloniale de 1922 à Marseille. Le temps des colonies a duré jusqu'aux années 60. © Leemage



«La ville lumière (..) fleure bon le djebel, la brousse et les rizières», affirment les auteurs. Certes, tous les hommes cités dans le guide n'ont pas le même poids ni les mêmes responsabilités dans la colonisation... Mais ces noms interrogent. Prenons par exemple Bonaparte (rue dans le 6e arondissement), dont l'image renvoie d'avantage aux talents militaires mis au service de la révolution finissante qu'aux opérations coloniales en Egypte... dont il ramena cependant moult informations scientifiques. Ou même celui de Winston Churchill (8e) dont le nom évoque aujourd'hui plus l'héroisme britannique de 1940 que le très conservateur ministre des colonies de sa Majesté...

Au fil des pages du guide, on découvre une histoire de France un peu oublié et des noms en général inconnus de nos jours. Le livre recense ainsi une incroyable ribambelle de galonnés, faisant de Paris une capitale très militaire.  «Le pire d'entre eux doit être Bugeaud», souligne un des auteurs qui précise n'avoir pas «voulu faire le dictionnaire des salopards». Cela explique la présence dans le guide de personnalités qui peuvent surprendre comme le général Catroux (75017), plus célèbre pour avoir rejoint la France Libre que pour son rôle de gouverneur de l'Indochine en 1939.... «Mais cela montre l'importance du système colonial dans la société française et comment il est imbriqué dans notre vie politique. Une réalité historique qui colle à la peau», expliquent Didier Epsztajn et Patrick Silberstein. 

Les hommes politiques qui ont mené la politique coloniale sont bien sûr présents comme Louis-Philippe (4e, nom donné à un pont), Napoléon III (10e, dont la rue a curieusement été baptisé récemment, en 1987) ou Jules Ferry (75011). Mais là aussi, tout est rarement tout blanc ou tout noir. Exemple: Jules Ferry, fervent partisan de la «mission civilisatrice» de la France (bataillant ainsi avec Clemenceau) mais aussi républicain opportuniste, défenseur de l'école publique. Quelques-uns se retrouvent dans le guide, révélant des facettes peu connues de leur personnalité comme Paul Bert (dont les citations font frémir). 

«Bugeaud, il faut le débaptiser»
Se pose alors inévitablement la question du devenir du nom de ces rues. Faut-il les changer ? Patrick Siberstein se montre prudent sur le sujet. «Je pense qu'il faut être à la fois ferme, souple et pédagogique», résume-t-il. «Bugeaud, il faut la débaptiser. Mais dans de nombreux cas mieux vaut un panneau d'explication. On sent d'ailleurs que la ville fait des efforts pour rééquilibrer», ajoute-t-il, notant l'arrivée de plaques comme celle célébrant Ben Barka ou celle sur la fin de la guerre d'Algérie.

Plaque rue parisienne célébrant fin guerre d'Algérie
Plaque de rue parisienne célébrant la fin de la guerre d'Algérie. Une des rares plaques "post coloniale" parisienne. © JACQUES DEMARTHON / AFP


Pourtant, les exemples de rues débaptisées ne manquent pas dans l'histoire de la capitale. La place de la Concorde a ainsi changé plusieurs fois d'appellation (successivement place Louis XV, place de la Révolution, place Louis XVI...) tandis que la rue Alexis Carrel, patronyme d'un médecin eugéniste, changea de nom en 2002.

Les auteurs du guide suggèrent des noms si des volontés de changement survenaient : «il doit être possible de convoquer les innombrables fantômes qui peuplent la mémoire coloniale. Nous n’en citerons que quelques-uns qui nous viennent sous la plume : Frédéric Passy, premier prix Nobel de la paix en 1901 pour son hostilité au colonialisme, le chef kanak rebelle Ataï, la citoyenne Corbin, auteure d’une Marseillaise des citoyens de couleur, Jacques Nestor, tué à Pointe-à-Pitre en 1967, Solitude, l’esclave marronne et fanm doubout, Hocine Belaïd, ouvrier municipal communiste d’Aubervilliers tué par la police en 1952, Fatima Bedar, disparue le 17 octobre 1961, Tran Tu Binh, l’ouvrier qui passa cinq années au bagne de Poulo Condor pour avoir dirigé la rébellion des coolies dans les plantations d’hévéa des usines Michelin en Indochine, les indigènes anonymes des régiments coloniaux qui ont pris Monte Cassino… ».

La maire de Paris, ou ses successeurs, pourront s'inspirer de ces idées...

Guide du Paris colonial et des banlieues
Didier Epsztajn et Patrick Silberstein
Editions Syllepse
143 pages. 8 euros

Guide Paris colonial banlieues

© Ed.Syllepse