Trois questions à...

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Affaire du CETA, discours de Paul Magnette: a-t-on le droit de critiquer l’UE?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 28/10/2016 à 17H12, mis à jour le 29/10/2016 à 15H50

Drapeaux l'UE flottant devant siège Commission à Bruxelles
Drapeaux de l'Union européenne flottant devant le siège de la Commission à Bruxelles le 19 octobre 2016. © AFP - SPUTNIK - ALEXEY VITVITSKY

Le Premier ministre wallon, Paul Magnette, qui s’est opposé à l’accord CETA avec le Canada, a stupéfait la planète européenne. Avant de quitter son poste, l’ex-correspondant de France 2 à Bruxelles, François Beaudonnet, expliquait dans son blog du 20 août 2015 que «la construction de l’Union Européenne est une religion». Et elle n’apprécie pas que son dogme soit remis en cause. Interview.

Dans votre page de blog du bureau de Bruxelles, vous vous montrez critique vis-à-vis des élites européennes qui marquent «du sceau infâme de l’europhobie» ceux qui «théorisent leur opposition à l’actuel projet européen». Pourquoi?
On ne peut pas critiquer l’Union européenne. Il y a des dogmes et on est obligé d’y croire. Prenez l’exemple du Tafta : Bruxelles donne des chiffres sortis de nulle part, cite des études venues d’on ne sait où. Il faut être d’accord. Et on ne peut rien remettre en question. On est pour ou contre. On ne peut pas émettre de réserves. Sinon, on est taxé d’eurosceptique. Et là, on est excommunié!

De fait, on ne peut que faire un parallèle entre la religion, catholique notamment, et l’Europe institutionnelle. Dans les deux cas, on a affaire à des gens de bonne foi et sincères, persuadés d’être dans le vrai. Pour les membres des institutions de l’Union, cela revient à dire que sans l’UE, il n’y a point de salut. Et ils sont prêts à tout pour imposer cette vision des choses.

Alors, évidemment, on ne peut pas nier les effets bénéfiques de la construction européenne qui ont permis à de nombreux pays membres de se développer. Pour autant, souvent, ces effets ne sont pas très visibles. Alors, les eurocrates ont peu d’arguments à faire valoir. Et ils se sentent un peu obligés de passer en force.

Problème, aujourd’hui, ils sont carrément minoritaires: comme dans les églises, il y a de moins en moins de croyants. Et l’on voit nombre de citoyens virer vers l’europhobie et le populisme.

Résultat: Bruxelles, aujourd’hui, c’est un peu une forteresse assiégée. Ses membres ont conscience que leurs arguments ne passent pas.

Quelle incidence cela a-t-il sur les traités transatlantiques, CETA ou TAFTA?
Cette affaire illustre l’aspect religieux des choses: la foi vient d’en haut et ceux d’en bas doivent s’y plier. Les traités sont élaborés dans le secret. Et les peuples ne sont pas associés, tout est fait pour les écarter. Alors, si les peuples n’y croient pas, les eurocrates entendent passer en force. Il s’agit de dogmes en cours d’élaboration, les citoyens n’ont donc pas à y mettre leur nez.

Le président Commission européenne Jean-Claude Juncker 21 octobre 2016
Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, à Bruxelles le 21 octobre 2016. © AP - SIPA - Alastair Grant

C’est un peu comme la foi du charbonnier: le croyant ne comprend pas. Et s’il demande à comprendre, on lui dit: «Ce n’est pas grave. On ne vous demande pas votre avis !»

De ce point de vue, le débat autour du référendum de 2005 en France était passionnant. Mais les élites l’ont totalement sous-estimé. Et elles continuent à le sous-estimer. A mon sens, elles se trompent. Car beaucoup de gens sont très informés. Et refusent le «Tu dois accepter!»
 
De telles positions ne vous ont-elles pas créé des difficultés quand vous étiez correspondant de France2 à Bruxelles?
Non. Et pourtant, j’ai souvent fait des sujets mettant en cause les institutions, et qui n’ont pas plu. Paradoxalement, dans ces institutions, on trouve souvent des gens de bonne volonté, heureux de trouver des personnes qui ne pensent pas la même chose qu’eux. Il faut voir que les eurocrates sont des croyants fervents, qui ont fait le choix de venir à Bruxelles, de déménager. Ils voudraient que le système fonctionne correctement. Et quand on en dit du mal, ils se demandent comment l’améliorer.

Vous n’étiez donc pas «tricard» à Bruxelles?
Absolument pas. Je n’appartenais pas aux journalistes amis. Mais je pense que l’on me prenait pour quelqu’un qui faisait correctement son boulot. Les relations étaient parfois musclées. Mais on ne m’a pas mis de côté.

Les eurocrates ne sont donc pas staliniens…
Non, ils ne le sont pas. Bruxelles n’est pas Moscou. Alors, quand le Premier ministre hongrois Viktor Orban dit que son pays est passé de l’influence de Moscou à celle de l’UE, c’est archifaux!

Et puis il faut voir qu’à Bruxelles, il n’y a pas qu’une seule institution. Le «si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous», c’est surtout vrai à la Commission. Au Parlement, élu par les citoyens, c’est différent: ses composantes sont multiples. Et là, la musique est divergente.