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Afrique du Nord : les Berbères, une communauté méconnue

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 20/01/2018 à 16H32, mis à jour le 21/01/2018 à 16H42

Dans village Kabylie Algérie
Les couleurs et l'emblème berbères sont accrochés dans un village de Kabylie le 11 janvier 2018, à l'occasion du nouvel an berbère, célébré le 12 janvier. © AFP - BILLAL BENSALEM - NURPHOTO

En janvier, les Berbères fêtent traditionnellement Yennayer, la nouvelle année. En 2018, l’Algérie en a fait un jour férié (le 12 janvier), pour la première fois depuis l’indépendance. Etat des lieux d’une communauté nord-africaine souvent laissée pour compte.


Les Berbères revendiquent une présence dans le nord de l’Afrique vieille depuis plus d’un demi-millénaire. Une présence antérieure à l'arabisation et l'islamisation. Dans l’Antiquité, ils étaient notamment connus sous le nom de «Numides». Aujourd’hui, ils se nomment eux-mêmes «Imazighe», pluriel de «Amazigh» qui signifie «homme libre» dans leur langue, le tamazight, différente de l'arabe.

«Leur communauté s’étend sur près de cinq millions de kilomètres carrés, de la frontière égypto-libyenne à l’Atlantique et des côtes méditerranéennes au Niger, au Mali et au Burkina», observe Le Monde Diplomatique. Cette communauté regroupe aussi les Touaregs du Sahara et du Sahel.

Algérie
Le pays compte 10 millions de Berbérophones, soit environ un quart de la population. De longue date, ces derniers luttent pour des revendications identitaires, longtemps niées par l'Etat qui s'est construit autour de l'arabité.

Majoritairement concentrés en Kabylie (est d'Alger), les Berbères sont également présents dans le centre, l'Est et le grand Sud. L’idiome avait été reconnu langue nationale en mars 2002 après les émeutes sanglantes du «printemps noir» (126 morts en Kabylie), en 2001. Il avait été consacré deuxième langue officielle du pays avec l'arabe dans la Constitution adoptée en 2016.

Vue sur village d'Ighil Boghni en Kabylie Algérie
Vue sur le village d'Ighil Boghni en Kabylie (Algérie) le 11 janvier 2018. © AFP - BILLAL BENSALEM - NURPHOTO

En 2018, le président Bouteflika a consacré Yennayer jour férié (en l’occurrrence le 12 janvier) «pour conforter l'unité nationale».

Le calendrier berbère, inspiré du calendrier julien (romain) est agraire, rythmé par les saisons et les travaux agricoles. Il a été dépoussiéré et remis en valeur par les militants de la cause berbère dans la seconde moitié du XXe siècle. Ceux-ci ont choisi notamment l'avènement du pharaon berbère Sheshonq Ier (Chachnaq en berbère) sur le trône d'Egypte, en 950 avant J.C., comme année zéro du calendrier. Ce qui explique que les Berbères fêtent donc en janvier le début de l'année 2968.

Maroc
Le Maroc est le pays du Maghreb qui compte le plus de Berbères. Selon un recensement de 2004, 8,4 millions de Marocains – sur plus de 30 millions – utiliseraient l'un des trois principaux dialectes berbères du pays : le tarifit, le tamazight et le tachelit.

De nombreuses voix réclament de rendre férié le jour du Nouvel An amazigh, alors que celui des calendriers lunaire (musulman) et solaire (grégorien, calendrier en usage en Occident) le sont déjà. Elles s'appuient sur la reconnaissance par la nouvelle Constitution (2011) de leur langue comme idiome officiel au côté de l'arabe.

L'une des conséquences les plus notables de cette officialisation a été l'apparition de l'alphabet tifinagh sur les bâtiments publics, en plus de l'arabe et du français. Cet alphabet, qui remonte à l’Antiquité, a uniquement été conservé par les Touaregs, dans le Sahara, avant d’être modernisé au XXe siècle.

La page d'accueil site Tamazight TV
La page d'accueil du site de Tamazight TV © DR (capture d'écran)

Depuis 2010, une chaîne de la télévision publique marocaine, Tamazight TV, est consacrée à la promotion de la culture amazighe. Un projet de loi, en cours d'examen par le gouvernement, prévoit de diversifier l'apprentissage des langues dans les écoles, avec notamment une généralisation de la langue amazighe. Il y a quelques années, des députés avaient fait sensation en s'exprimant en berbère au Parlement. Dans le même temps, le drapeau amazigh, dont l'emblème symbolise des Imazighens, constitue un marqueur fort lors des manifestations dans les régions berbérophones, comme le Rif (nord).

Pour autant, «le berbère peine à se faire une place au soleil», selon La Croix. Sporadiquement, l'administration marocaine continue de refuser d'inscrire des prénoms berbères dans les registres de l'Etat civil. Et même si le tamazigh est désormais une langue officielle, seule une minorité d’élèves du primaire avaient, en 2016, des leçons de berbère prévues à leur emploi du temps.

Libye
Persécutés sous la dictature de Mouammar Kadhafi, qui niait leur existence, les Amazighs représentent 10% des quelque 6,3 millions de Libyens. Ils vivent notamment dans les montagnes à l'ouest de Tripoli ou dans le sud désertique.

Ils réclament le «droit» à l'officialisation de leur langue, au même titre que l'arabe, pour l’instant la seule langue officielle. Ils demandent aussi une représentation équitable au Parlement. Depuis la chute du régime en 2011, leurs revendications sont de plus en plus pressantes. Le drapeau amazigh flotte sur tous les bâtiments publics au côté du drapeau libyen, et souvent seul dans leurs régions d'origine.

Une femme kabyle portant vêtement traditionnel à Tizi Ouzou 100 km d'Alger

Une femme kabyle portant un vêtement traditionnel à Tizi Ouzou (100 km d'Alger), capitale de la Grande Kabylie. © REUTERS/Zohra Bensemra


Tunisie
Le poids démographique des Amazighs est méconnu, dans la mesure où les statistiques par ethnie ou langue sont interdites. «Le pourcentage souvent avancé  2 % de la population seraient berbérophones  ne repose sur rien», estime le site huffpostmaghreb. Selon le président de l'association tunisienne de la culture amazighe, Jalloul Ghaki, si 50% des Tunisiens sont d'origine berbère, moins d'un pour cent parle encore le dialecte (chelha).

Outre les zones du Sud, la majorité des Berbères réside à Tunis, du fait de l'exode rural. Ils se disent victime de marginalisation, d'exclusion et de déni de leurs spécificités culturelles. Accusé : un Etat qui s'identifie dans sa Constitution comme étant de langue arabe et de religion musulmane.

Le pouvoir issu de l’indépendance en 1956 ne s’est pas prononcé contre la culture berbère. Mais il a renforcé le processus d’arabisation. Ainsi, «les toponymes furent "arabisés" par décision officielle et les appellations standardisées», rapporte huffpostmaghreb.com.

Aujourd’hui, «il n'y a pas de volonté de l'Etat de préserver le patrimoine culturel amazigh, quasiment absent des programmes scolaires», déplore un autre défenseur de la cause berbère, Nouri Nemri. La majorité de ces militants souhaitent «des réformes à petits pas». Objectif : que «le peuple tunisien reconnaisse la culture amazighe comme une part de l'identité tunisienne», avec par exemple «un espace dans les médias».

Depuis la révolution de 2011, ces médias et la société civile se montrent plus ouverts. Comme d’ailleurs les pouvoirs publics : en janvier 2017, le ministre des droits de l'Homme avait marqué Yennayer en souhaitant bonne année à ses concitoyens berbères. Un début de reconnaissance officielle.