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Alain Lamassoure : le Brexit, un «désastre». Mais peut-être pas pour l'Europe...

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 22/06/2016 à 13H51, mis à jour le 24/06/2016 à 10H00

Le député européen Alain Lamassoure
Le député européen Alain Lamassoure (à Bruxelles le 2 octobre 2007) © AFP - JOHN THYS

Pour le député européen (PPE-LR) Alain Lamassoure, la victoire du Brexit ouvre la voie à une période de grande incertitude pour le Royaume-Unis, notamment sur l’avenir même de la nation britannique. Mais pour le reste de l’UE, elle pourrait aussi s’avérer être un mal pour un bien. Et permettre de relancer l’union politique. Interview.


Quelles seraient, selon vous, les conséquences d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ?
Il est évidemment très difficile de faire une prévision avant le vote. Mais on peut d’ores et déjà dire que la victoire du Brexit serait un désastre pour le pays !

Tout dépendra évidemment du résultat et de la répartition géographique du vote. Si l’écart est important, on peut craindre pour la stabilité du royaume. On verra ainsi qu'en lançant ce référendum, David Cameron a pris un risque insensé.

L’Ecosse risque de dire oui, comme le pays de Galles. Si le non l’emporte largement en Angleterre, les Ecossais pourraient demander un nouveau référendum sur leur indépendance. Il faudra observer aussi ce qui se passera en Irlande du Nord. Contrairement à ce que l’on croit, la réconciliation entre les deux communautés protestante et catholique n’a jamais eu lieu, malgré l’accord de 1998. La situation y est précaire. Lors du référendum, les unionistes protestants vont camper sur le non. Tandis que les catholiques, favorables au oui et qui se retrouvaient coupés de l’Irlande par une frontière, pourraient en cas de Brexit demander un vote pour être rattachés à Dublin.

Donc, à Londres, cela va tanguer...
Cameron sera contraint de démissionner. Et je ne pense pas qu’un partisan du non, comme Boris Johnson, puisse lui succéder. Il incarne trop le Brexit aux yeux d’un camp conservateur très divisé. Il faudra à ce dernier un leader capable de refaire l’unité.

Au Parlement, il y aura un décalage entre des députés majoritairement favorables au maintien du pays dans l’UE, et le peuple, partisan du départ. Cette contradiction politique majeure ne pourra être résolue que par un recours à des élections anticipées.

Le Premier ministre britannique David Cameron à Londres 7 juin 2016
Le Premier ministre britannique, David Cameron, lors du conférence de presse sur le référendum sur l'UE à Londres le 7 juin 2016. © REUTERS - Facundo Arrizabalaga - Pool

Commencera alors une période d’incertitude politique. Et une incertitude sur l’avenir de la nation britannique elle-même. Le royaume devra décider s’il conserve les 8000 règlements communautaires adoptés depuis 1975. Mais il y aura aussi une incertitude financière. Avec un problème majeur : l’avenir de la City. Fiers d’avoir retrouvé leur indépendance, les Britanniques pourraient adopter une réglementation financière proprement nationale, mais qui rétrécirait la place londonienne à l’échelle du pays. Celle-ci se retrouverait ainsi règlementairement coupée de ses clients continentaux. Ce serait donc la fin de la City. Et la plupart des établissements financiers s’installeraient ailleurs en Europe.

En cas de victoire du Brexit, comment les choses se passeraient-elles vis-à-vis de Bruxelles?
L’article 50 (du traité de Lisbonne, NDLR), dont j’ai été l’inspirateur, règle la question du divorce. Cet article est très généreux. Il permet à tout membre de quitter l’Union Européenne sans motif et à n’importe quel moment. Il s’applique jusqu’à ce qu’un nouveau traité définisse les relations avec le nouvel Etat tiers. Ce qu’on négocierait en cas de divorce, ce n’est donc pas le divorce en tant que tel, c’est le partage du patrimoine et la garde des enfants.  

Dans l’immédiat, il faudrait se mettre d’accord sur le statut des représentants britanniques au sein des institutions. Il y a là une incertitude juridique qui n’est pas abordée dans l’article 50. Car en attendant les négociations, le Royaume-Uni resterait dans l’UE, les Britanniques continueraient à avoir droit aux financements communautaires. Mais on ne comprendrait pas que leurs représentants puissent participer aux décisions. Au 2e semestre 2017, le Royaume-Uni devrait normalement présider le Conseil. Cela paraîtrait tout à fait anormal que les ministres britanniques puissent y jouer un rôle.

Il y a là une incertitude juridique à transformer en certitude politique. Le problème doit être réglé très vite. Sinon, on va arriver à des aberrations. Regardez le texte sur le détachement des travailleurs. Il a été adopté grâce notamment à la Grande-Bretagne. Il pourrait donc ne pas y être appliqué là-bas. Mais l’être en France qui est contre !

Qu’en est-il de la négociation proprement dite?
Je plaide que pour ces négociations, il y ait, côté européen, une position très ferme et très dure. Cela ne dépend que de nous. Ce que feront les Britanniques, c’est leur problème ! Resteront-ils dans le marché commun ? Il est évident que s’ils prennent une décision en ce sens, ils doivent savoir que cela a un prix. C’est le cas de la Norvège et de la Suisse, qui payent des contributions.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban à Bordeaux 14 juin 2016
Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, à Bordeaux (lors du match de l'Euro Austriche-Hongrie) le 14 juin 2016. © REUTERS - Sergio Perez

Je le répète : en cas de victoire du Brexit, il faudra être très ferme vis-à-vis du Royaume-Uni. Car d’autres Etats membres pourraient être tentés d’adopter la même attitude. Des Etats comme les Pays-Bas, la Pologne ou la Hongrie.

L’Union pourrait-elle éclater?
Je ne le pense pas. Les 27 pays membres restants auront devant les yeux la pagaille monstre se déroulant de l’autre côté de la Manche. Et puis même si un pays comme les Pays-Bas, culturellement proches des Britanniques, se montre très eurosceptique, son économie est trop dépendante des économies française et allemande. Il faut voir que Rotterdam est le premier port français et le premier port allemand.

Quant aux Etats d’Europe centrale, ils ont beau développer un populisme anti-européen, ils sont totalement dépendants de l’UE, qui finance 3-4 % de leur PIB. En Pologne, cela représente une somme de 14 milliards d’euros ! De plus, ces pays ne peuvent se permettre d’être seuls face à Poutine. Cela leur coûterait trop cher économiquement et politiquement.

Et que se passera-t-il si les Britanniques choisissent de rester?
On appliquera l’accord de mars 2016 entre Londres et Bruxelles. Celui-ci prévoit un certain nombre de règles concernant la circulation des Européens en Europe (notamment la possibilité, pour Londres, de limiter certaines aides sociales pour les nouveaux migrants originaires de l’UE, NDLR) et le droit, pour Londres, de regarder ce qui se passe à l’intérieur de la zone euro.  

Pour l’instant, l’accord concerne le Royaume-Uni. Mais il y a un vrai risque de contagion de la part d’autres pays qui pourraient alors exercer le même type de chantage.

Drapeau britannique européens flottant au siège l'UE à Bruxelles
Drapeau britannique et européens flottant au siège de l'UE à Bruxelles le 16 février 2016. © REUTERS - Yves Herman

Mais je pense que quel que soit le résultat du référendum britannique, l’affaire va créer les conditions d’une Europe à deux vitesses. Si le Conseil européen est à la hauteur, il pourrait porter le débat sur ce terrain. En posant la question : quels sont ceux qui se satisferaient d’une situation à la britannique ? Et quels sont ceux qui souhaiteraient une Europe plus large, une UE aux compétences élargies sur l’immigration, la défense, la politique énergétique... On aura ainsi l’occasion de relancer l’union politique.