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Algérie: la médecine publique dépassée par les charlatans et les exorcistes

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 14/03/2017 à 08H24, mis à jour le 14/03/2017 à 08H24

Manifestation à l'hôpital universitaire Mustapha Bacha à Alger en février 2010
Manifestation à l'hôpital universitaire Mustapha Bacha à Alger en février 2010 contre les médecins qui quittent l'Algérie pour partir à l'étranger. © REUTERS - Zohra Bensemra

De plus en plus d’Algériens se détournent de la médecine officielle au risque d’être victimes de charlatans. Lesquels disent offrir des «produits miracles». Dans le même temps, on assiste au développement de l’exorcisme.


Une récente affaire autour d'un «produit miracle», en l’occurrence un complément alimentaire censé aider à combattre le diabète, a montré l'ampleur du phénomène. Eclaboussant au passage le ministre de la Santé, Abdelmalek Boudiaf.


Le pseudo-antidiabétique a été lancé sur le marché en décembre 2016 à grand renfort de publicité par une chaîne de télévision privée. Le ministre de la Santé a même apporté son soutien au promoteur du produit, Toufik Zaïbet, qui vantait un «médicament» aux effets curatifs «incontestables».

La mise sur le marché du produit a entraîné dans l'est et l'ouest du pays des files d'attentes devant les pharmacies. Le succès a été tel que le produit (vendu environ 15 euros la cinquantaine de comprimés) s'est retrouvé sur le marché noir avec un prix multiplié par quatre…

Mais le monde médical s'est rapidement élevé contre la vente du produit qui n'avait pas reçu l'autorisation d'être commercialisé comme médicament. La presse a qualifié son promoteur d'imposteur.

Et alors que les appels à la démission d’Abdelmalek Boudiaf se sont multipliés, le produit a fini par être retiré du marché à la mi-décembre par son ministère qui a dénoncé, dans une volte-face, une surmédiatisation «trompeuse». A Constantine, une manifestation contre le retrait a réuni «un nombre important de personnes venues de 14 willayas (départements) du pays», rapporte le journal francophone Matin d’Algérie citant son confrère arabophone El Chourouk. «Sur les banderoles levées par les protestataires, on (pouvait) lire: ‘‘Ne nous privez pas de la clémence divine, elle nous redonne espoir.’’ Et encore: ‘‘Ayez pitié de nous, nous (ne) demandons que ce complément alimentaire’.’»

Le président de la société algérienne de diabétologie, le Pr. Mourad Semrouni, a parlé d'«escroquerie». Il a dénoncé l'illusion d'un traitement miracle qui a conduit des patients, selon lui, à abandonner leur traitement classique, au profit d'un produit controversé, mettant en danger leur santé. «Beaucoup de malades sont tombés dans un coma diabétique», a-t-il même affirmé à l'AFP.


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De son côté, Toufik Zaïbet a déclaré qu'il ne faisait l'objet d'«aucune poursuite judicaire».

Un système de santé publique en mauvais état
D’une manière générale, le système de santé publique est en mauvais état. «Les Algériens (sont) victimes d’un système de santé à deux vitesses», constatait (en 2013) un article du journal El Watan. Dans ce contexte, des cliniques privées ont poussé, ces dernières années, comme des champignons. Ces établissements restent cependant inaccessibles aux plus démunis qui sont ainsi enclins à se tourner vers des solutions alternatives et moins coûteuses.

Le projet de construction de nouvelles infrastructures sanitaires et la modernisation des structures existantes a été renvoyé aux calendes grecques en raison de la chute des prix du pétrole, principale ressource du pays. «Le charlatanisme a de beaux jours devant lui en Algérie en raison notamment de l'inexistence d'une éducation dans le domaine de la santé», déplore en outre le Pr Semrouni.  

Peu après l'interdiction du pseudo-produit antidiabétique, une nouvelle affaire a éclaté avec l'ouverture d'une structure appelée «clinique» d'exorcisme par un guérisseur controversé. Celle-ci a été inaugurée à Relizane (nord-ouest) en grande pompe par son promoteur, cheikh Abou Muslim Balahmar, en présence de nombreuses célébrités du spectacle.

Mais cette fois-ci, les autorités ont réagi avec célérité en ordonnant, moins d'une semaine après son ouverture, la fermeture de l'établissement, faute d'autorisation.

Vue générale d'Alger 25 octobre 2015
Vue générale d'Alger (25 octobre 2015) © REUTERS - Zohra Bensemra

Selon la presse, cheikh Abou Muslim Balahmar est actuellement sous le coup de poursuites judiciaires pour «utilisation de substances médicales sans autorisation et recrutement illégal d'infirmiers». En 2013, il avait écopé d'un an de prison pour «charlatanisme» pour avoir exercé illégalement l'activité de guérisseur. Il avait été poursuivi à la suite d'une plainte faisant état de séances d'exorcisme qu'il menait avec des proches.

L’utilisation de la détresse des malades
Les médias font régulièrement état de séances d'exorcisme (roqia) qui ont viré au drame dans différentes régions du pays.

Les exorcistes sont souvent sollicités pour soigner les malades, «chasser le démon», se préserver du mauvais œil ou venir en aide aux épouses stériles.
L'islam autorise l'exorcisme, considéré comme légal car il se fait avec la parole de Dieu. Mais nombreux sont ceux qui dénoncent cette pratique. Selon eux, ladite pratique est souvent le fait de personnes sans scrupules qui abusent de la détresse des malades, en particulier ceux atteint de maladies mentales.

Pour autant, les histoires d’exorcisme «se comptent par milliers dans la vie des Algériens», affirme le site algerie360.com. Selon cette source, ces derniers seraient cependant «tous convaincus que les malédictions et la sorcellerie sont (à l’)origine de tous leurs malheurs, même quand la médecine moderne (évoque) une maladie qui nécessite un traitement bien» spécifique.