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Algérie : l'introduction de l'arabe dialectal à l'école fait polémique

Par Amira Bouziri@GeopolisAfrique | Publié le 07/08/2015 à 18H00, mis à jour le 27/08/2015 à 15H49

Écoliers algériens
Des écoliers algériens étudient le Coran dans une école religieuse à Ouargla, à 800km au sud d'Alger, le 26 octobre 2010. © Louafi Larbi / Reuters

Depuis que la ministre algérienne de l'Education a proposé qu’on apprenne aux enfants de maternelle le dialecte pour les amener doucement à l'arabe classique, les conservateurs lui font la guerre.


La suggestion de Mme Benghebrit n’a rien de radical. Avant elle, des experts avaient déjà recommandé l'apprentissage du dialecte algérien - mélange d'arabe, de français, de berbère et d'espagnol - aux petits élèves pour mieux assurer la transition vers l'arabe classique. Mais la ministre, sociologue de formation, en reprenant à son compte cette recommandation, s’est mis à dos les conservateurs du pays. Ces derniers l'accusent ni plus ni moins de vouloir faire disparaître la langue arabe classique, la langue du Coran.
 
En Algérie, comme dans tous les pays arabes, l'arabe dialectal est celui qui est parlé à la maison. La «derija», langue maternelle des enfants, est une langue parlée et non écrite, qui n'est jamais abordée à l'école. L'arabe classique est, lui, réservé à la religion, à l'école et aux papiers officiels. Les Algériens apprennent l'arabe classique dès leur première année de primaire et l'étudient jusqu'au baccalauréat. Tout comme le français qui sert encore aux matières scientifiques.
 
Le principal argument de la ministre, c'est de diminuer les échecs scolaires trop fréquents dus à la difficulté de la langue arabe. 

Interview de la ministre de l'Education algérienne, Nouria Benghebrit, sur la chaîne Echourouk News TV (à partir de 4:50 jusqu'14:20 environ)


Des critiques de toutes parts
Les partis islamistes algériens ont publié un communiqué commun, le 29 juillet 2015, repris par le site d'information Chouf Chouf, dans lequel ils dénoncent « un précédent dangereux dans l’histoire de l’enseignement en Algérie (…) de nature à faire exploser l’identité et l’unité nationales.»
 
Au sein même du gouvernement, les avis divergent. Le ministre algérien du Tourisme, Amar Ghoul, s'est opposé à la proposition de la ministre de l'Education en déclarant que l'arabe littéraire «est une ligne rouge», une valeur sacrée, tout comme l'Islam ou le Tamazight (le berbère).
 
En revanche, le journal Le Matin Algérie soutient la proposition de la ministre, jugeant que la langue parlée algérienne «est une fierté nationale», tout en évoquant une «campagne haineuse» de la part des conservateurs contre Mme Benghebrit. Sur les réseaux sociaux aussi, le débat fait rage. Les utilisateurs favorables au projet sont plus nombreux. Pour eux, mettre en valeur le dialecte algérien, c'est mettre en valeur le pays et son unité.




La langue arabe doit rester la langue de l’instruction
Pour les conservateurs, la langue arabe classique est une langue noble car elle est ancienne, complexe et surtout, parce que c'est avec cette langue qu'est écrit le Coran. Selon eux, Nouria Benghebrit, en proposant d'introduire le dialecte algérien dans l'Education nationale, donnerait trop d’importance à la langue maternelle des enfants.
 
Les critiques sont les mêmes quant à l'utilisation du français et du berbère; cette dernière est devenu l'autre langue nationale, inscrite dans la Constitution algérienne en 2002. Les conservateurs voudraient que l’arabe littéraire soit dominant et le français réduit au rang de langue étrangère tout comme l’anglais. Quant au berbère, il resterait confiné aux seules régions où il est parlé. Pourtant, l'Algérie a déjà essayé de mettre en avant l'arabe. Une loi généralisant l’emploi de la langue arabe dans toutes les institutions avait été adoptée et devait être appliquée à partir du 5 juillet 1998. Finalement, celle-ci a été reportée car il était difficile d'arrêter brutalement tout recours au français.
 
Pour mieux comprendre

Chaque pays du monde arabe a son dialecte et l'arabe classique est commun à tous ces pays. Un Algérien ne parle pas exactement la même langue que le Marocain, tout comme celle du Tunisien. Même si au Maghreb, les dialectes se ressemblent un peu plus que ceux parlés au Moyen-Orient. Par exemple, un Egyptien aura beaucoup plus de mal à communiquer avec un Marocain qu'avec un Libanais. Par contre, tout le monde arabe peut comprendre l'égyptien ou le libanais, des dialectes plus proches de l'arabe classique mais aussi plus répandues grâce au cinéma égyptien ou à la musique libanaise.

A ECOUTER : «Langues dans le monde arabe», création sonore d'Anna Katharina Scheidegger pour l'Institut National du Monde Arabe