Eclairage

Société,  Algérie,  Afrique

Algérie: un racisme anti-noir africain qui fait polémique

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 26/10/2017 à 17H54, mis à jour le 26/10/2017 à 18H10

Migrants africains à Alger
Des migrants subsahariens à Alger le 24 juillet, quelques semaines avant les arrestations et expulsions de septembre 2017. © Photo AFP/Billal Bensalem

Certains Algériens le disent sans complexe: ils ne veulent plus voir des migrants noirs africains dans leur pays. Les témoignages abondent sur le sort réservé à ceux qui ont été expulsés ces derniers mois. Amnesty a dénoncé des arrestations qui se fondent sur «le profilage ethnique». Un racisme anti-noir qui met en colère une partie de l’opinion algérienne.


Ousmane Bangoura n’est pas prêt d’oublier son chemin de croix algérien. Une équipe de la télévision française (France 2) l’avait rencontré à Niamey où il avait trouvé refuge en décembre 2016, après avoir été expulsé d’Algérie. Ce jeune Nigérien de 17 ans avait mis six mois pour rebrousser chemin avec un message qu’il n’a cessé de marteler à l’intention des Africains tentés par la même aventure: «N’allez jamais en AlgérieCe que j’ai vu là était invivable, c’était insupportable, c’était terrible.»
Ousmane Bangoura a eu de la chance. Sa vie ne s’est pas terminée dans le désert, écrasé par la faim et la soif, comme de nombreux autres migrants subsahariens expulsés d’Algérie ces derniers mois.

Des migrants noirs obsédés par le racisme
Abdoulaye Bouaré n’a pas gardé non plus un bon souvenir de son aventure algérienne. Ce jeune Malien a été expulsé à Bamako il y a un an. Il explique à TV5Monde qu’il est toujours obsédé par le racisme dont il a été victime en Algérie.

«Là-bas en Algérie, les Noirs sont dans une condition qu’on ne peut pas subir. Ils sont en train de souffrir. Tu travailles, on ne te paye pas. Tu ne peux rien faire. Il n’y a pas de solution», témoigne-t-il.

Le racisme qu’ils dénoncent s’exprime désormais sans tabou en Algérie et s’affiche sans complexe sur les réseaux sociaux. Un phénomène dénoncé par une partie de l’opinion algérienne, horrifiée par la virulence d’une campagne anti-migrants lancée en juin 2017 par des Algériens.

«Il faut les exterminer comme des rats, car ils vivent comme des rats… Ils violent et répandent le sida dans nos villes… Chassons-les pour préserver nos enfants et nos sœurs», pouvait-on lire sur les réseaux sociaux.

Ce racisme ambiant est devenu insupportable pour certains Algériens parmi lesquels le chanteur Sadek Bouzinou qui a répliqué en écrivant une chanson.

«Ce n’est pas digne de notre nation. Nous sommes une terre d’accueil, des gens chaleureux. J’ai voulu faire une musique pour rappeler que nous appartenons à un même continent. Dire "Dehors les Africains!" n’a pas de sens», témoigne le chanteur algérien sur le site des Observateurs de France 24.

Dans une réaction postée depuis Montréal sur le site du Huffpost Algérie, un ressortissant algérien en colère dit la honte qu‘il ressent face à ceux qui salissent l’image de son pays.

«J’ai honte de voir le nom de mon pays, jadis qualifié de panafricain, associé au racisme… Comment une société si brassée comme la nôtre peut-elle nier le fait que nos peaux se déclinent du noir le plus noir au blanc laiteux de certaines populations, elles-mêmes issues de l’esclavage blanc. C’est au-delà de ce qu’on peut supporter en terme d’injustice, de bêtise et de barbarie», écrit Acia Ghalem.

«L’Algérie devra s’ouvrir à la multi-culturalité»
Mohamed Saïb Musette est directeur de recherche au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) et spécialiste des questions migratoires. Pour lui, il y a, en Algérie, plus de réticence à accepter la présence des étrangers noirs.

«En Algérie, les victimes de la xénophobie sont essentiellement les Noirs. Les étrangers blancs n’ont aucun problème. Pour moi, il s’agit d’une forme de racisme anti-noir. La population noire algérienne elle-même n’est-t-elle pas visible que dans le sud du pays?», s’interroge le sociologue algérien.

Dans une interview parue sur le site Algeria-Watch, il fait remarquer qu’il est devenu banal aujourd’hui d’appeler un Noir «Kahlouch», un terme dont la connotation péjorative est pourtant évidente. Mais Mohamed Saïb Musette reste optimiste. Il pense que l’ouverture médiatique et l’accès massif aux médias étrangers permettront de rompre l’enfermement culturel dans lequel l’Algérie a vécu pendant longtemps.

«L’Algérie, tôt ou tard, devra s’ouvrir à la multi-culturalité. On finira par accepter la présence de l’autre parmi nous et à respecter sa culture», espère-t-il.

On en n’est pas encore là puisque les expulsions massives de Noirs africains se poursuivent en Algérie. 2000 migrants originaires de divers pays d’Afrique ont été expulsés depuis le 22 septembre 2017. Amnesty International a dénoncé des arrestations arbitraires qui se fondent sur le profilage ethnique.