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«Ali, la chèvre & Ibrahim»: Sherif El Bendary tente de capturer l'âme du Caire

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 07/06/2017 à 14H01, mis à jour le 07/06/2017 à 16H22

Photo film «Ali chèvre Ibrahim» Sherif El Bandary
Ali (Aly Sobhy), sa chèvre Nada et Ibrahim (Ahmed Magdy) tentent de guérir leurs maux en quittant la capitale égyptienne, Le Caire.  © Copyright Arizona Distribution

«Ali, la chèvre & Ibrahim» est le premier long métrage du cinéaste égyptien Sherif El Bendary. Ce film est le nouveau paragraphe de «sa lettre d'amour-haine» à la capitale égyptienne, Le Caire. A travers les pérégrinations de ses héros, accompagnés de leur insolite amie, la chèvre Nada, le réalisateur tente de dépeindre une ville «écrasante» dont les habitants sont «presque au bord de la folie».

 
Pour son premier long métrage de fiction, le cinéaste Sherif El Bendary est resté fidèle à son sujet de prédilection, sa ville du Caire, la capitale égyptienne. «Je voulais capturer l’âme de ma cité. Ce film ne pouvait émaner que du Caire», affirme-t-il. Retranscrire en images l'ambiance de cette ville est une tâche à laquelle le réalisateur se consacre depuis quelques années déjà. 

«Une lettre d’amour-haine» au Caire
«Mon précédent court métrage (Dry Hot Summers), qui a été présenté l'année dernière (2016) à Clermont-Ferrand (où se tient le Festival international du court métrage, NDLR), était aussi une "lettre d'amour" au Caire. Tout mon travail constitue une lettre d’amour-haine à la ville.» Pour le réalisateur, Le Caire «avale» ses habitants «psychologiquement et physiquement, parce que c’est une ville dure». 

Pour illustrer son propos, Sherif El Bendary signe un road-movie qui conduit le spectateur sur les traces d'Ali et d'Ibrahim, résidents d'une cité grouillante dont le cinéaste reconstitue admirablement la vivide ambiance sonore, qui vont se lancer dans un périple entre Alexandrie et le Sinaï. Ojectif: obtenir la guérison de leurs maux grâce à des cailloux jetés dans les «trois eaux d'Egypte» (Méditerranée, mer Rouge et Nil). 

Et pour cause, Ali (Aly Sobhy) est littéralement amoureux de sa chèvre Nada et Ibrahim (Ahmed Magdy), ingénieur du son et prodige musical, souffre de violents acouphènes qui l’empêchent de mener une vie normale (c'est d'ailleurs l'une des premières fois que le cinéma traite de ce mal).

Quitter Le Caire, c'est aussi la fin de l'exclusion. «Ils sont rejetés par leur communauté, par ceux qui vivent dans cette ville du Caire. C'est le sort qu'elle réserve à ceux qui sont différents. Et c'est l'une des raisons qui explique mon envie de faire ce film. Ali est rejeté parce qu'il aime sa chèvre Nada, une relation qui n'est pas acceptable. Ibrahim, quant à lui, est perçu comme un être fou. Le rejet, c'est ce qui caractérise aujourd'hui les relations qui existent entre les habitants du Caire.»


Des gens fous dans une ville folle? 
«La ville est de plus en plus écrasante et ses habitants de plus en plus violents, presque au bord de la folie, poursuit Sherif El Bendary. Partout dans la ville, les gens se comportent de façon illogique.» Des gens fous dans une ville folle? «Il y a une interaction entre les gens et l'espace dans lequel ils évoluent.»

Dans Ali, la chèvre & Ibrahim, un policier paranoïaque est ainsi persuadé de démanteler un réseau de trafiquants de drogue en s'en prenant à un nounours rose alors qu'il est incapable de percevoir la détresse d'une jeune femme qui passe le barrage policier. Une ville dure, donc, mais surtout absurde. Après la révolution, explique le cinéaste égyptien, l’atmosphère a changé au Caire. «Une sorte de frustration s’est installée. Selon moi, tout y désormais absurde.»

Comme l'accident qui a ravi la vie à une proche d'Ali. «C'est réellement arrivé», indique Sherif El Bendary. «Un trou dans un pont au-dessus du Nil dans lequel un jeune femme disparaît... Selon moi, c’est le type d’accident absurde qui se produit dans une ville absurde. Si on peut laisser un espace capable de faire disparaître quelqu'un sur un pont qui surplombe le Nil, cela veut dire que cette ville n'aime pas, ne se préoccupe pas du sort de ses habitants.»

Pour trouver l'apaisement, la quiétude et la lumière, il faut par conséquent quitter le Caire. La ville où réside Ali, Nada et Ibrahim est sombre, l'espace y est étriqué et les sons que tente parfois d'enregistrer Ibrahim vrillent le tympan. Mais quand les deux comparses sortent de la capitale égyptienne, Sherif El Bendary donne à voir de vastes espaces qui s'étendent à perte de vue, irradiés par la lumière et où Ibrahim qui ne se sépare jamais de son micro tente de capter, enfin, le silence. Une belle parenthèse dans une vie de Cairote. 

«Je vois Ali, la chèvre & Ibrahim comme un film qui devrait refléter le cœur battant du Caire, résume Sherif El Bendary. Je vois même ce film comme le début d'un mouvement qui reflète honnêtement la ville, mais également toute sa complexité.» 

«Ali, la chèvre & Ibrahim» de Sherif El Bendary, avec Ahmed Magdy et Aly Sobhy. 
Sortie française : 7 juin 2017