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Allemagne : le dossier des migrants est devenu un handicap pour Angela Merkel

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 21/10/2015 à 16H47, mis à jour le 22/10/2015 à 09H31

«Merkel doit partir» peut-on lire sur cette banderole d'une manif Pegida
«Merkel doit partir», peut-on lire sur cette banderole d'une manifestation de Pegida le 19 octobre 2015 à Dresde (est de l'Allemagne). © REUTERS - Fabrizio Bensch

Sondages en baisse, fronde croissante au sein de son parti, la CDU (droite) : la chancelière Angela Merkel fait face à une grogne sans précédent, en près de 10 ans de pouvoir, en raison de sa politique d'ouverture aux réfugiés. Alors que le mouvement populiste Pegida rassemble des milliers de personnes lors de ses manifestations dans l’est du pays. Tandis que les propos haineux se multiplient.

«La glace se fait mince pour la chancelière», expliquait le 14 octobre 2015 le journal conservateur Die Welt. Lequel constate une hausse de ceux qui critiquent Angela Merkel à l’intérieur de la CDU (Union chrétienne-démocrate). Sa politique vis-à-vis des migrants et des réfugiés «déconcerte de plus en plus la frange des électeurs bourgeois-conservateurs» du parti, constate le quotidien.
 
Pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), de tendance libérale, «la révolution» que la chancelière cherche à créer dans sa famille politique «menace de dérailler». «L’Europe est submergée par les réfugiés. Chaque territoire a ses limites. Angela Merkel devrait enfin le dire clairement plutôt que d’éveiller de faux espoirs», écrit le quotidien.

Centres de rétention
Pour la dirigeante allemande, la gestion de la crise des réfugiés se révèle être son plus grand défi de politique intérieur depuis qu'elle a accédé à la tête du gouvernement, en novembre 2005. Le 14 octobre, elle a dû affronter une colère d'une ampleur inédite de la base de la CDU, lors d'une réunion en Saxe (est). Une région où sont organisées la plupart des manifestations contre les réfugiés et «l'islamisation» de Allemagne, notamment par le mouvement populiste Pegida. Le 19 octobre, de 15.000 à 20.000 personnes se sont ainsi réunies à Dresde, face à un nombre équivalent d’opposants dans un climat très tendu. Une personne a été «gravement blessée», selon la police.

La CDU fait aussi état de la défection de plusieurs milliers d'adhérents, qui ont rendu leur carte dans le contexte de l'afflux de migrants dans le pays. Angela Merkel doit par ailleurs affronter une rebellion ouverte de la CSU (Union sociale-chrétienne), la branche bavaroise de la CDU, en première ligne sur les migrants. Ces derniers entrent, pour la plupart, par la Bavière depuis l'Autriche pour venir en Allemagne.

Angela Merkel à Francfort-sur- Main 21 octobre 2015
Angela Merkel à Francfort-sur-le Main le 21 octobre 2015 © AFP - Daniel Roland

Dans le même temps, les sondages pour la chancelière et son parti sont tous orientés à la baisse. La CDU et la CSU sont redescendues à leur plus bas niveau d'intentions de vote (38%) depuis les dernières élections législatives en septembre 2013.
 
Pour tenter d'apaiser le mécontentement, la chancelière s’est ralliée à une proposition de la CSU et des «durs» de la CDU de créer des centres de rétention le long de la frontière, appelés à trier les migrants dès leur arrivée. Dans le même temps seraient expulsés rapidement ceux qui ne rempliraient pas clairement les conditions du droit d'asile. Mais le projet est rejeté par le SPD (Parti social-démocrate), membre de sa coalition gouvernementale, qui dénonce des «camps» pour réfugiés. Et la chancelière n'a, elle-même, accepté ce projet que du bout des lèvres.

Les haines s’expriment
Sur le fond, elle paraît déterminée à maintenir le cap de la main tendue. La «solidarité» est la seule option possible pour l'Europe et la fermeture des frontières «une illusion», a-t-elle martelé le 15 octobre. Elle en reste donc au crédo énoncé à la fin de l’été : «Wir schaffen das», «Nous y arriverons». En clair, il faut avoir confiance.
 
Excès d’optimisme ? Dans une interview au FAZ le 18 octobre, elle explique : «J’ai une image très réaliste de ce qui se passe aux frontières et dans les collectivités locales, et de l’ampleur des tâches qui nous attendent. Et c’est pour cette raison, par exemple, que j’ai demandé le rétablissement temporaire des contrôles aux frontières. En même temps, je suis effectivement convaincue que notre pays, qui est fort, est en mesure, avec ses citoyens, de relever ce défi avec succès.» «Je travaille avec toutes mes forces pour trouver des solutions viables, lesquelles ne dépendent pas que des Allemands et demandent un peu de temps», ajoute-t-elle.

Copie écran Bild «Bild cloue au pilori personnes haineuses»
Copie d'écran de Bild: «Bild cloue au pilori les personnes haineuses». Le journal publie des messages racistes publiés sur Facebook avec les noms et les photos de leurs auteurs. © DR

Cela suffira-t-il à répondre à l’inquiétude d’un certain nombre de ses compatriotes ? La tâche est malaisée, Il suffit de lire ce «post», publié sur tel «blog anti-Merkel», dont l’auteur, qui signe sous le pseudo «jurabuch», tient la chancelière «pour une criminelle». Autre exemple : la page publiée par le quotidien populaire Bild qui entend clouer «au pilori les personnes haineuses» en publiant des messages racistes reçus sur Facebook avec les noms et les photos de leurs auteurs.

L’extrême droite n’est pas loin. Le Monde rapporte ainsi les propos d’un dirigeant du NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne), Udo Pastörs. Il dénonce «un fade cloaque commercial cocaméricanisé où l’on fête au nom de l’intégration un fier Massaï avec une bouteille de Coca. Mais on lui prend sa dignité et on nous prend aussi notre dignité (…). On se raconte des histoires en prétendant que ces gens sont heureux d’être ici.»

«Pour moi, les Allemands ont de plus en plus peur de leur propre courage», commente une journaliste. «Ils voient que le flux des réfugiés ne tarit pas. Les gymnases sont pleins, maintenant, c’est au tour des casernes de loger des réfugiés. (…) Il y a encore beaucoup de gens prêts à les aider. Mais ils sont à bout».