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Allemagne: pourquoi une telle «culture d'accueil» à l'égard des réfugiés?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 04/09/2015 à 09H24, mis à jour le 08/09/2015 à 13H42

Bannière remerciant l'Allemagne placée devant centre pour réfugiés à Dresde
Bannière remerciant l'Allemagne (en anglais) placée devant un centre pour réfugiés à Dresde (est de l'Allemagne), le 2 septembre 2015. © AFP - JAN WOITAS - DPA - DPA PICTURE - ALLIANCE

Malgré de violents incidents xénophobes dans l’est du pays, de nombreux Allemands se mobilisent pour accueillir les réfugiés qui arrivent par milliers. Comment expliquer une telle mobilisation, une telle «culture de l'accueil», dans un pays dont la mémoire collective reste hantée par le nazisme ? La réponse d’Annette Ramelsberger, journaliste au quotidien de Munich «Süddeutsche Zeitung».

Les autorités de la République fédérale s’attendent à ce que 800.000 demandeurs d’asile arrivent en Allemagne d’ici la fin de 2015. Ces arrivées et la nécessaire ouverture de centres d’accueil pour y faire face se heurtent à des réactions de rejet parfois violentes dans l’est du pays. Incendies volontaires, agressions se sont ainsi succédé dans la petite ville de Heidenau en Saxe où des heurts ont fait plusieurs dizaines de blessés.

Mais les autorités ont vigoureusement réagi. Le 31 août, la chancelière Angela Merkel a évoqué «les valeurs d'humanité» de l’Europe, ajoutant qu’il n’y aurait «aucune tolérance à l’égard de ceux qui remettent en cause la dignité d’autrui».

Si l’on en croit des sondages, une majorité de l’opinion allemande semble bien accepter l’accueil des demandeurs d’asile. De nombreux volontaires aident ainsi les réfugiés à s’installer.

Ils ne sont pas seuls. Face au «grand drame des réfugiés», le grand quotidien populaire Bild a lancé une campagne intitulée «Nous aidons». D’autres journaux se sont engagés comme l’hebdomadaire Der Spiegel, qui évoque l’«Allemagne lumineuse» et l’«Allemagne obscure». Ou le Süddeutsche Zeitung.

Des supporters de foot ont affiché leur soutien à la campagne le 1er septembre, lors de la 3e journée de la Bundesliga, en brandissant des banderoles avec le message «Refugees Welcome». Des personnalités connues ont publiquement pris position comme la star de cinéma Til Schweiger, le footballeur Toni Kroos, le chanteur de rock Udo Lindenberg.

Tout en célèbrant la «culture de l'accueil» («Willkommenskultur»), un éditorialiste de Die Welt évoque aussi une certaine naïveté. De son côté, un confrère du Spiegel évoque «l’idéalisation de l’étranger». Mais l’Allemagne n’en apparaît pas moins comme une exception dans une Europe rongée par les nationalismes, voire la haine de l’étranger.

Des volontaires distribuent fruits à réfugiés à Berlin 3 septembre 2015

Des volontaires distribuent des fruits à des réfugiés devant l'Office pour la santé et les affaires sociales à Berlin le 3 septembre 2015 © Reuters - Hannibal Hanschke


Annette Ramelsberger, comment peut-on expliquer l’extraordinaire accueil réservé par les Allemands aux demandeurs d’asile étrangers?
Beaucoup d’Allemands ont honte de voir des cocktails Molotov lancés sur des centres de  réfugiés. Ils ont honte d’entendre des cris poussés par les victimes. Ce spectacle est quelque chose de terrible. Ils ne veulent pas que soit donné à nouveau un tel visage de l’Allemagne.

Mais en fait, le pays est divisé en deux. Le Spiegel a bien su résumer la situation : il y a l’«Allemagne lumineuse» et l’«Allemagne obscure».

Dans la première catégorie, on trouve la majorité de la population, je dirais entre 70 et 80 % des Allemands. Ils ont compris que ceux qui cherchent à venir sont une chance pour l’Allemagne. Ce sont souvent des familles qui appartiennent à la classe moyenne. Celles-ci sont venues, non pas pour toucher des aides, mais pour sauver leur vie. Et leurs membres ont des qualifications : ils sont ingénieurs, artisans... Dans un pays qui a un problème démographique, les employeurs ont compris que ces gens pouvaient contribuer à combler les lacunes de main d’œuvre et, donc, jouer un rôle économique important. J’ai par exemple un cousin électricien qui fait travailler un Afghan : il serait très content de pouvoir l’embaucher.

Alors, évidemment, il y a une seconde catégorie d’Allemands : l’extrême droite et ceux qui ont peur, et dont les angoisses sont utilisés par les extrémistes. C’est vrai que dans les années 90, il y avait du chômage en Allemagne et certains ressentaient les réfugiés comme un danger.

De ce point de vue, aujourd’hui, la situation a changé : le pays est en plein boom économique. Mais la peur de ceux qui ont une peau sombre a subsisté. Derrière cela, il y a un ressentiment contre tout ce qui est étranger. Mais on trouve aussi, quelque part, cette idée que l’Allemand est supérieur dans de nombreux domaines. Une idée dont on peut dire qu’elle vient de loin dans l’Histoire…

Au-delà, n’y a-t-il pas dans l’attitude de ces Allemands une culpabilisation qui remonte au passé nazi ?
Quand on voit aujourd’hui les images en Autriche d’un camion abandonné près de la frontière hongroise avec 71 cadavres d’étrangers en décomposition, elles se superposent avec celles des cadavres de camps de concentration. Et la réflexion qui vient à l’esprit, c’est : plus jamais ça !

Policiers autrichiens devant camion contenant corps 71 réfugiés
Des membres de la police scientifique autrichienne s'affairent près d'un camion abandonné sur une autoroute près de Neusiedl am See, près de la frontière hongroise. Dans ce véhicule ont été retrouvés 71 corps sans vie de réfugiés étrangers.  © AFP - Dieter Nagl

Mais à la suite de cette affaire, on a vu des réactions terribles sur Twitter. Des gens remplis de haine expliquant qu’«un lance-flamme aurait fait du meilleur travail»… L’«Allemagne obscure» est décidément très obscure !
 
Pour autant, en Allemagne, certains observateurs n’hésitent pas à titrer sur «l’idéalisation de l’étranger»…
C’est vrai, il ne faut pas être naïf. Les demandeurs d’asile sont des êtres humains qui ont aussi des défauts. Mais aujourd’hui, on est confronté à un problème d’urgence auquel il faut apporter une aide d’urgence. La première chose à faire est donc d’aider ces réfugiés.
 
Mais par la suite, la situation va se normaliser. Et là, le pays sera confronté très concrètement à des problèmes d’intégration, qui sont beaucoup plus difficiles à régler : la situation de la femme, les questions religieuses… Il ne s’agit donc, en aucun cas, d’être naïf !

Ici, on parle de ces questions depuis des années. Pour autant, l’Allemagne n’est pas confrontée aux mêmes difficultés que la France et la Grande-Bretagne. Elle peut ainsi les anticiper : il s’agit de donner du travail aux étrangers, de leur dispenser des cours de langue pour leur permettre de communiquer, d’apprendre la mixité…
 
Comment les Allemands jugent-ils l’attitude française face aux questions migratoires ?
De fait, les Français accueillent moins de demandeurs d’asile que les Allemands. Il faut dire que chez vous, les problèmes d’intégration se posent de manière plus aiguë que chez nous. Et je ne pense pas qu’Angela Merkel fera pression sur votre pays pour qu’il reçoive davantage de réfugiés.

Et comment voyez-vous l’avenir ?
Je pense que les demandeurs d’asile vont changer notre société qui sera moins allemande, moins blanche, moins traditionnelle. Alors, certains, notamment au sein de la CDU-CSU (la CDU est le parti de la chancelière Angela Merkel), ne l’acceptent pas en disant que l’Allemagne n’est pas, traditionnellement, un pays d’immigration. Dans ce contexte, nous sommes confrontés à un défi passionnant qui présente des risques. Mais offre aussi de formidables opportunités.

La site Süddeutsche Zeitung 3 septembre 2015

La page d'accueil du site du Süddeutsche Zeitung le 3 septembre 2015. La photo montre le Premier ministre hongrois, Viktor Orban (à droite). L'information sur l'image d'Aylan Kurdi, l'enfant grec retrouvé mort sur une plage turque, n'apparaît qu'en troisième titre. Et l'article sur l'affaire ne contient aucune photo. © DR


Dernière question : de nombreux journaux européens ont montré en une le 3 septembre la photo d’un enfant syrien mort sur une plage turque. Qu’a fait votre journal, la «Süddeutsche Zeitung» ?
On en a parlé au sein du journal. Il y a ceux qui rappelaient l’impact de la fameuse photo de la petite Vietnamienne. Et d’autres qui pensaient que celle du petit Syrien n’apportait pas d’éléments informatifs et émotionnels supplémentaires par rapport à toutes celles qu’on a pu voir auparavant.

Et alors ?
Je constate que le journal ne l’a pas publié.