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Amara Essy: «La Côte d’Ivoire est une cocotte-minute qui bout»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisFTV | Publié le 16/10/2015 à 19H31, mis à jour le 16/10/2015 à 19H31

L'ancien diplomate ivoirien Amara Essy
L'ancien ministre ivoirien Amara Essy, le 26 février 2015 à Abidjan, en Côte d'Ivoire. © REUTERS/Thierry Gouegnon

L’ancien ministre des Affaires étrangères ivoirien Amara Essy ne sera finalement pas candidat à la présidentielle du 25 octobre 2015. Il a fini par annoncer son retrait le mardi 13 octobre 2015. Le diplomate a définitivement jeté l’éponge car il ne souhaite pas participer à ce qu'il estime être une mascarade électorale. Il confie à Géopolis que la Côte d'Ivoire est de nouveau au bord de la crise.


Pourquoi le scrutin qui s’annonce est-il joué d’avance?
Les structures qui doivent gérer l’élection ne sont pas objectives. La Commission électorale indépendante (CEI) n’a rien d’indépendant. Il en est de même pour le Conseil constitutionnel. Les questions d’enrôlement, les listes électorales n’ont jamais fait l’objet d’un consensus. Nous avons un candidat (le président sortant Alassane Ouattara, NDLR) qui est en campagne depuis trois ans avec les deniers de l’Etat. C’est comme si vous aviez dix coureurs, neuf sont sur la ligne de départ et il y en a un qui est à un centimètre de la ligne d’arrivée. Telles que les choses sont faites, les résultats sont déjà programmés. Je ne peux pas légitimer une forfaiture. C’est pour cela que je me mets à l’écart. 

Je suis surpris que le régime actuel ait reconduit la CEI qui a été l’objet de toutes les critiques lors du précédent scrutin. Cette élection a provoqué près de 3000 morts. Même le président du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, formation dirigée par Henri Konan Bédié, à laquelle appartient Amara Essy, NDLR) a déclaré qu’on lui a volé 600.000 voix. Il y a eu beaucoup de magouilles et tout le monde le sait. Le président de la CEI a proclamé le résultat des élections au QG d’un des candidats. 

La première chose que le président de la République aurait dû faire, c’est de mettre en place une nouvelle commission avec des membres crédibles, qui n’ont pas été mêlés au contentieux du passé. Ce n’était pas à l’opposition de réclamer tout cela. C’était au président de créer les conditions pour rassurer les électeurs, compte tenu des problèmes posés par le précédent scrutin présidentiel. Les antagonismes du passé sont de retour. 

A vous écouter, on a l'impresion que les différents ingrédients sont réunis pour conduire à nouvelle crise électorale comme en 2010?
Si j’ai été candidat à cette présidentielle, c’est pour cela. Je connais les causes des conflits en Afrique de par mon parcours. Quand vous constatez qu’elles sont présentes à votre porte, il faut être lâche pour ne rien faire. 

Je souhaite me tromper, mais je vois des nuages au-dessus du pays. Quand vous avez tous ces gens qui sont en exil aux frontières de la Côte d’Ivoire, au Ghana ou encore au Liberia (la frontière ouest de la Côte d'Ivoire)... Dans ce dernier pays, il y a en 20.000 qui ne peuvent pas revenir en Côte d’Ivoire parce qu’ils ont perdu leurs terres, désormais occupées par des allogènes. Vous pensez qu’ils vont dire merci et sourire? On veut occulter tout cela.

Le vrai succès du régime actuel, c’est qu’il a une communication tous azimuts, aussi bien en interne qu’à l’extérieur. Tout est préparé pour faire avaliser un résultat qui serait déjà programmé. La Côte d’Ivoire est une cocotte-minute qui bout. J’espère qu’on sortira indemnes de cette élection. Ce qui est dramatique, c’est que tout le monde pense que les choses vont bien se passer, que le président sera élu au premier tour avec un score stalinien. On en oublie les problèmes de fond.

Vous dites notamment que le président sortant n’a pas travaillé à la réconciliation nationale... 
La Côte d’Ivoire a eu dix ans de troubles. La première tâche du président était de tout faire pour que la réconciliation advienne dans ce pays. Ce qui n’a pas été fait. Le président-candidat, une fois élu (en 2010, NDLR), s’est fixé pour objectif un deuxième mandat. Toute sa politique a été faite dans une optique électoraliste. Les ponts, les routes, ça frappe… C’est un peu la politique de Wade au Sénégal. Lequel n’a pas été (ré)élu malgré ses routes et ses ponts. 

La réconciliation, il faut la faire parce qu’on ne peut pas diriger ce pays divisé. Les partis politiques ont été divisés, l'armée a été divisée, les villages ont été divisés, les familles sont divisées. Nous avons besoin de cohésion sociale pour affronter les défis extérieurs. On ne peut pas continuer dans la division. 

Beaucoup de pays d’Asie, d’Amérique latine, se sont développés sur la base de trois critères: la méritocratie à tous les niveaux, la lutte contre le népotisme et l’Etat de droit. C’est vrai que le tribalisme est ancré dans nos gênes, mais Félix Houphouët-Boigny nous a donné l’exemple. Autour de lui, il n’y avait personne de son ethnie. Pour tous les gouvernements, il exigeait que dans tous les ministères, il y ait une diversité ethnique dans le cabinet du ministre. Il ne fallait pas qu’un ministère devienne le nid d’une ethnie ou d’une religion.

Pendant quarante ans, cela nous a permis d’avoir le sentiment d’être une nation. On ne se demandait pas qui était dioula, qui était du Nord, qui était du Sud, nous étions tous Ivoiriens. C’est un recul de tout ça qui nous a mis aujourd’hui dans cette situation.

Ce sont les conséquences de l’ivoirité?
Oui. Mais le concept d’ivoirité n’est pas quelque chose qui est ancré dans le cœur des Ivoiriens. Cela a été un instrument politique, électoraliste. Il n’y a vraiment pas un antagonisme Nord-Sud au niveau des populations. Il faut vraiment exorciser ce passé en cherchant à comprendre pourquoi des gens qui vivaient en harmonie se sont mis à se battre. Il faut tirer les leçons de tout cela. Nous n’avons jamais eu de débat. Depuis la mort du président Houphouët, il n’y a jamais eu même une tentative d’ouvrir un débat sur un problème de société. C’est dommage.

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