Trois questions à...

Mali,  Afrique,  Tensions africaines

André Bourgeot sur la longue histoire des Touaregs

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 29/01/2013 à 10H55, mis à jour le 30/01/2013 à 14H04

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Touaregs travaillant à la construction d'une digue pendant la saison sèche, le 10 mai 2002 près de Tombouctou (nord du Mali). © AFP - GEORGES GOBET

Les Touaregs jouent un rôle important dans les évènements qui se déroulent dans le nord du Mali. Qui sont ces « hommes bleus » dont la population est estimée entre 1,5 et 1,8 million d’habitants répartis entre cinq pays : le Niger, le Mali, la Libye, l’Algérie et le Burkina Faso ? Les réponses d’André Bourgeot, directeur de recherche émérite au CNRS.

Qui sont les Touaregs ?
Le terme «touareg» est un nom que leur ont donné les Arabes quand ils sont arrivés dans la région : il signifie «les abandonnés de Dieu». Selon les régions où ils se trouvent, les Touaregs portent des noms différents : au Mali et au Niger, on les nomme ainsi «Kel Tamachek», «ceux qui parlent la tamachek», leur langue d’origine berbère. Ou encore «Kel Taggelmoust», «ceux qui portent le voile». Au Mali, on les appelle aussi «Imageren», en Algérie «Imuhagh», mots signifiant «les hommes libres».

Quoi qu’il en soit, ils appartiennent à une société tribale, très hiérarchisée et très rigide. Si on est né aristocrate ou esclave, on le reste. Les maîtres sont souvent blancs, les personnes asservies noires, celles-ci n’ayant pas d’existence sociale.

Comment les populations touaregs ont-elles évolué à travers l’Histoire ?
Depuis des centaines d’années, les Touaregs sont avec les Arabes des populations intégrées dans les échanges commerciaux sahariens et transsahariens. Lesquels comprenaient notamment le commerce d’esclaves venus des pays côtiers d’Afrique noire. Des échanges qui se sont poursuivis jusqu’à l’époque de la colonisation, dans les années 1930-1940. Aujourd’hui encore subsiste un commerce en déclin de caravanes transportant du sel ou des dattes.
 

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Un Touareg surveillant un troupeau dans le Sahara nigérien le 23 février 2005.  © AFP - PIERRE VERDY

Les populations touaregues continuent à pratiquer le pastoralisme et l’agropastoralisme nomades. Mais elles ont eu tendance à se sédentariser en raison, notamment, des grandes sécheresses des années 70, 80 et 2000. Elles se sont ainsi retrouvées marginalisées.

De tout temps, leurs difficultés ont entraîné des révoltes. En 1916, les Touaregs se sont ainsi très fortement opposés au pouvoir colonial de la France, affaibli par la première guerre mondiale.
 
D’autres révoltes ont eu lieu en 1963-1964, dirigées contre les nouveaux pouvoirs étatiques institués après les indépendances. Répartis sur cinq pays, les Touaregs voyaient leur espace habituel de nomadisation réduit au sein des différents territoires nationaux. De plus, dans un pays comme le Mali, la mise en place d’un pouvoir se réclamant du socialisme a entraîné une transformation des rapports sociaux au sein de la population touarègue. Notamment avec la mise en place de coopératives, la lutte contre les chefferies, une gestion plus démocratique de la société permettant notamment l’émancipation des esclaves.
 
Quelles conséquences ces évolutions ont-elles eu sur la situation actuelle du Mali ?
Entre 1969 et 1973, les grandes sécheresses ont débouché sur des famines. Ce qui a donné naissance à un mouvement d’émigration très important vers l’Algérie, la Libye, le Burkina Faso et le Nigéria. En Libye, un certain nombre de Touaregs ont rallié les « légions islamiques » du colonel Kadhafi où ils ont reçu une formation militaire appropriée. Ils ont ainsi fait le coup de feu un peu partout : au Tchad, au Moyen-Orient… Par la suite, ils ont rejoint l’armée nationale libyenne. Puis, quand Kadhafi a été assassiné fin 2011, environ un millier d’hommes sont rentrés chez eux, notamment au Mali, après avoir pioché dans les arsenaux du pays. Ils se sont ainsi équipés de kalachnikovs, de missiles, d’orgues de Staline…

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Membres du groupe islamiste Ansar Dine à l'aéroport de Kidal (nord-est du Mali) le 7 août 2012. © AFP - ROMARIC OLLO HIEN

Il faut bien situer le contexte politique du Mali, avec la souveraineté de l’Etat ne s’exerçant plus dans le nord. Une région livrée aux trafics en tout genre, notamment de drogue, où Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) est venu s’installer en 2003. Cette organisation, issue du démantèlement du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) algérien, s’y est sanctuarisée à partir de 2006-2007, année où Ben Laden l’a reconnue. Ses membres, qui ont souvent épousé des femmes arabes, y ont alors joui de l’impunité la plus totale, infiltrant l’appareil d’Etat avec des méthodes de type mafieux.

C’est dans ce contexte que se sont créées, au sein de la communauté touarègue, deux organisations dirigées par des chefs appartenant à des tribus différentes. La première, le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad, terme désignant le nord du Mali), laïc et indépendant, est dirigé par Mohamed Ag Najem, un ancien chef d’état-major de l’armée libyenne. La seconde, Ansar Dine (mot-à-mot «les défenseurs de la foi salafiste»), commandée par Iyad ag Ghali, est l’une des composantes de la nébuleuse Al-Qaïda. Quoi qu’il en soit, cette division traduit une tribalisation du politique pour le leadership local et régional.
 
Reste à voir désormais comment la situation va évoluer sur le terrain avec la reconquête progressive du Nord par les armées française et africaines. Les djihadistes vont se réfugier dans la partie la plus désertique de la région. Ils risquent ainsi d’entretenir une guérilla pour laquelle ils se sont aguerris en Kabylie et en Afghanistan. Dans le même temps, on évoque des exactions de l’armée malienne, qui peut chercher à se venger d’évènements comme celui du massacre d’une centaine de militaires maliens à Aguelhok en janvier 2012.