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Angola : duel au sommet sur fond de corruption

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 30/03/2018 à 17H25, mis à jour le 30/03/2018 à 17H25

Quand dos Santos à gauche Lourenço étaient encore copains...
Le 19 août 2017, pendant la campagne présidentielle, quand dos Santos (à gauche) et Lourenço (à droite) étaient encore copains... En l'occurrence, quand le premier était encore président et que le second était candidat à sa succession.  © MARCO LONGARI / AFP

Jusque-là, leur duel était resté discret. Mais six mois après la passation de pouvoir, les frictions entre le nouveau président de l'Angola, Joao Lourenço, et son prédécesseur, Jose Eduardo dos Santos, ont éclaté au grand jour. Ce dernier dit vouloir lutter contre la corruption et a pris des mesures contre le clan dos Santos. Un duel au sommet qui n’intéresse pas la population, très pauvre.

En prenant les rênes du pays, l'ex-ministre de la Défense Lourenço a décrété la rupture avec les trente-huit ans du règne sans partage de son prédécesseur, qu'il avait pourtant fidèlement servi. A un pays en pleine crise pour cause de chute des cours du pétrole, il a promis un «miracle économique». Et l'éradication de la corruption et du népotisme reprochés à l'ancien régime.

Un à un, la plupart des responsables des institutions et des entreprises publiques nommés par l'ex-chef de l'Etat ont été remerciés. Sa fille Isabel dos Santos a été écartée sans ménagement de la présidence de la compagnie pétrolière nationale, la Sonangol. Son demi-frère, Zenu, a, lui, été remercié de la direction du fonds souverain du pays. Signe que les temps ont changé : il a même été inculpé de fraude.

Hormis une brève sortie publique sur les risques de réformer «trop vite», Jose Eduardo dos Santos, qui a conservé la présidence du Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA), le parti au pouvoir, a semblé encaisser les coups sans broncher. Mais en coulisses, les relations entre les deux hommes et leurs entourages n'ont, semble-t-il, cessé de se détériorer.

Des commerçants tentent vendre quelques produits à Luanda
Des commerçants tentent de vendre quelques produits sur un marché improvisé, sur une voie ferrée, à Luanda. Malgré les revenus pétroliers de l'Angola, la population est restée très pauvre. © MARCO LONGARI / AFP

«Elles en sont au point où ils ne se parlent plus», affirme l'analyste Alex Vines, du centre de réflexion britannique Chatham House. «Après 38 ans de pouvoir, la transition entre dos Santos et Lourenço ne pouvait se passer sans accroc, l'état de l'économie a poussé (Lourenço) à des réformes plus rapides que prévues qui ont heurté les intérêts de la famille dos Santos».

Brouille publique
Depuis quelques semaines déjà, la presse angolaise bruissait de rumeurs sur les fissures qui lézardaient la belle façade de la transition «bicéphale» vantée par le MPLA.

La réalité est apparue au grand jour mi-mars 2018 à la faveur d'une réunion de son comité central. Dans son discours d'ouverture, public, Jose Eduardo dos Santos, qui avait annoncé sa retraite pour cette année, a proposé de ne rendre les clefs du parti qu'en «décembre 2018 ou avril 2019». Selon un membre de la direction, la sortie de l’ex-chef de l’Etat a suscité à huis clos de vifs échanges entre sa garde rapprochée et les partisans du nouveau président. Ces derniers souhaitent que le congrès devant élire le nouveau patron du parti se tienne dès juin ou juillet.

La date de cette réunion doit finalement être fixée en avril ou en mai. D'ici là, les polémiques vont bon train.

Jamais en retard d'un tweet incendiaire, Isabel dos Santos a fustigé cette semaine la diffusion dans le pays de «fausses nouvelles» destinées à «créer la confusion et la division au sein du MPLA afin de lui porter un coup fatal».


«La seule chose qui a changé, c'est la tête du président»
Pour tenter d'apaiser les esprits, le président Lourenço a nié l'existence de «divergences» au sommet du MPLA. «Cela n'existe pas chez nous», a-t-il assuré. Pour faire bonne mesure, il s'est affiché le 29 mars 2018 avec son prédécesseur, mais à bonne distance, lors d'une réunion du Conseil de la République, un organe consultatif dont l’ex-chef de l’Etat est membre de droit.

«L'Angola est capable d'une transition exemplaire. Jusqu'au bout», s'est bruyamment réjoui sur son compte Twitter le ministre de la Communication sociale, Joao Melo.


Inlassable pourfendeur de la corruption du régime dos Santos, le journaliste Rafael Marques balaie d'un revers de main ce combat des chefs, à ses yeux insignifiant. «Rien n'a changé. L'équipe économique de Lourenço continue à appliquer les mêmes recettes, qui n'amèneront rien de bon dans la vie des Angolais», se désespère l'opposant, à nouveau devant les juges pour avoir dénoncé la corruption d'un procureur.

La rue de Luanda, fataliste, ne se passionne guère non plus pour le duel des présidents.

«Cela fait six mois que Lourenço est au pouvoir mais on paie l'électricité toujours aussi cher et les gens n'ont pas plus de travail», regrette Elisabeth Mateus, 65 ans, une habitante du quartier de Cazenga. «Finalement, la seule chose qui a changé, c'est la tête du président.»

Selon Alex Vines, Joao Lourenço sait que sa réussite politique a pour condition sine qua non une amélioration sensible des conditions de vie de la population, une des plus pauvres du continent malgré la manne pétrolière. «Son principal défi est de stimuler une nouvelle croissance économique avant les élections de 2022 de façon à ce que le MPLA renforce sa majorité à l'Assemblée», dit-il.