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Antoine Glaser: «C'est bien la France qui a été visée à Grand-Bassam»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisFTV | Publié le 14/03/2016 à 19H33, mis à jour le 14/03/2016 à 19H37

L'Hôtel Etoile Sud à Grand Bassam après l'attaque 13 mars 2016
Un policier marche devant l'Hôtel Etoile du Sud à Grand-Bassam, en Côte d'Ivoire le 14 mars 2016, au lendemain de l'attaque revendiquée par le groupe terroriste Aqmi.


© ISSOUF SANOGO / AFP

Les dernières attaques, revendiquées par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) en Afrique de l'Ouest, visaient des Occidentaux dans des pays qui doivent désormais faire face au terrorisme islamiste. Pour le journaliste et écrivain spécialiste de l'Afrique Antoine Glaser, Mokhtar Belmokhtar, dont le groupe a revendiqué l'attentat en Côte d'Ivoire, nargue une fois encore la France.

 

Un pays africain est de nouveau touché par le terrorisme du fait des intérêts occidentaux, surtout français, qu'il abrite. En matière de terrorisme, la France serait-elle devenue une sorte de boulet pour ses partenaires africains? 
Les djihadistes ciblent effectivement des communautés expatriées mais ce sont bien les Français qui sont visés. Si on avait encore des doutes après Bamako et Ouagadougou, ils s'envolent avec Grand-Bassam. Car c'est le village franco-ivoirien (quartier France, NDLR) de Bassam, emblématique de la présence coloniale française, qui a été touché. Le message est d'autant plus clair qu'on est à 40 km de la base militaire française (les Forces françaises de Côte d'Ivoire sont basées à Port-Bouët, commune de la capitale économique Abidjan, NDLR). 

On peut se poser des questions sur le choix de Grand-Bassam dans la mesure où les plages les plus fréquentées par les expatriés sont plutôt du côté d'Assinie (autre station balnéaire de la côte ivoirienne). Ne serait-il pas lié à un critère sécuritaire quand on sait que, depuis quelques mois, tous les lieux succeptibles d'accueillir des expatriés en Côte d'Ivoire sont sous haute surveillance? 
Si des gens qui connaissent un peu l'Afrique se mettaient autour d'une table pour désigner l'emblème de la présence française, ils choisiraient Grand-Bassam. Dans ce domaine, c'est quasiment la tour Eiffel. La ville abrite, avec ses musées entre autres, l'histoire coloniale (La première capitale de la Côte d'Ivoire est classée au patrimoine mondial de l'Unesco, NDLR). Effectivement, les plus nantis de la nomenkatura ivoirienne ne séjournent pas à Bassam et ils sont beaucoup plus protégés à Assinie. C'est plutôt les classes moyennes, la bourgeoisie et la diaspora libanaise qui se rendent à Grand-Bassam.

Néanmoins, encore une fois, l'attaque s'est produite à 40 km de la base militaire française. C'est une sacrée provocation quand on pense à l'opération Barkhane menée au Mali et qui permet d'afficher chaque jour l'élimination de djihadistes au Sahel. La Côte d'Ivoire, jusqu'à présent, n'était même pas dans le dispositif de la lutte anti-terroriste en Afrique de l'Ouest auquel le Mali, le Niger et le Tchad, entre autres, prennent part. Le fait qu'il y ait deux ministres français - Bernard Cazeneuve de l'Intérieur et Jean-Marc Ayrault des Affaires étrangères - qui se rendent en Côte d'Ivoire en dit long. Ils ne vont pas à Ankara (où un attentat terroriste a été également perpétré dimanche 13 mars 2016, NDLR)

Depuis des décennies, la France sait qu'elle est devenue l'ennemie numéro 1 des islamistes, notamment d'Al-Qaïda au Maghreb islamique auquel le groupe Al-Mourabitoune et son chef Mokhtar Belmokhtar sont affiliés. Comment a-t-elle donc pu créer le bourbier libyen (les récentes déclarations d'Obama ne font pas mystère du fait que la France de Nicolas Sarkozy était en pointe dans l'intervention libyenne)?
C'est l'expression de cette arrogance française. Paris pense qu'elle connaît mieux l'Afrique que les Africains. Les chefs d'Etat du continent, en dehors de l'ancien président sénégalais Abdoulaye Wade qui voulait faire plaisir à Nicolas Sarkozy, savaient bien que la déstabilisation de la Libye provoquerait celle de l'ensemble de la région.  Il y avait un jeu d'équilibre entre l'Algérie, qui assurait la sécurité, et le colonel Kadhafi qui apportait son aide pour les fins de mois difficiles et accueillait des milliers de jeunes Nigériens dans son armée. Nous sommes dans une sorte d'anachronisme historique où la France croit toujours qu'elle contrôle tout.

Après l'attaque de Bassam, François Hollande a déclaré que Paris apporterait son aide en matière de renseignement à la Côte d'Ivoire. Les Africains pourraient lui rétorquer: «Que faites-vous depuis des mois? Cela sert à quoi d'avoir 500 hommes sur place?». La France veut porter ses effectifs à 750 au moment où même les militaires français freinent des quatre fers par rapport aux politiques qui veulent les entraîner dans des aventures. On entend le chef d'état-major des armées Pierre de Villiers dire: «On ne peut pas faire plus». Tous les présidents français estiment que leur influence est liée à l'Afrique et à la puissance nucléaire. Mais il n'y a plus d'argent pour l'aide au développement qui permettait à la France de disposer d'un système politique, financier et militaire intégré. La présence militaire française sert de cache-mise à une influence en déshérence. 

L'ami français serait-il devenu un peu encombrant? 
On voit bien comment les sociétés civiles africaines se débrouillent, toutes seules, sans la France. Ce sont les nomenkaturas locales ou les cercles de pouvoir qui continuent à s'appuyer sur Paris. Et ceux-ci savent très bien manipuler les autorités françaises en disant: «La France a besoin de nous pour la COP21» ou «La France a besoin de nous pour voter pour elle comme un seul homme au Conseil de sécurité des Nations unies». Ou encore «Il faut nous maintenir au pouvoir»... Jusqu'à ce que la société civile, comme au Burkina Faso, fasse sauter le bouchon. 

Vous le dites dans votre dernier livre - «Arrogant comme un Français en Afrique - et vous n'êtes pas le seul à faire cette analyse: l'influence française en Afrique est déclinante...
Nous sommes dans un leurre. Comme je le soulignais, la présence militaire française est un cache-misère. C'est un peu cynique de le dire mais il y avait le monde entier dans la vingtaine d'étrangers tués à Ouagadougou. Le président turc Recep Tayyip Erdogan effectuait encore récemment (fin février 2016, NDLR) une tournée africaine en compagnie de plus d'une centaire d'hommes d'affaires. Les dirigeants africains savent faire jouer leurs différentes alliances stratégiques. 


«Arrogant comme un Français en Afrique» d'Antoine Glaser (Fayard), 192 pages 

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