Eclairage

Afrique du Sud,  Afrique

Assassinat de Dulcie September en 1988 à Paris: le rôle trouble de la France

Par Michel Lachkar@GeopolisAfrique | Publié le 20/09/2017 à 09H12, mis à jour le 20/09/2017 à 10H22

Justice pour Dulcie September devant l'ambassade d'Afrique Sud 29 mars 1988
«Justice pour Dulcie September»: manifestation devant l'ambassade d'Afrique du Sud à Paris. Le 29 mars 1988, 10 ans après son assassinat. © YVES SIEUR / AFP

Qui a tué Dulcie September? La question reste posée, 30 ans après son assassinat à Paris. «La représentante de l'ANC en France a été tuée par les services secrets sud-africains avec la complicité passive des services secrets français», affirmait en 1997 le directeur de l'Institut néerlandais pour l'Afrique australe. Des archives, récemment ouvertes à Pretoria, aident à en comprendre les raisons.

«Les services secrets français n'ont pas participé directement à l'assassinat. Mais ils étaient au courant de sa préparation (...).Si le régime de l'apartheid voulait affaiblir l'ANC en exil, il aurait pu choisir d'autres cibles plus importantes», expliquait déjà en 1997 Peter Hermes, directeur de l'Institut néerlandais pour l'Afrique Australe. Mais le vrai motif du meurtre est ailleurs: «Dulcie September s'intéressait de trop près au commerce des armes entre Paris et Pretoria.»

Grâce à des documents déclassifiés du renseignement militaire sud-africain, le chercheur Hennie Van Vuuren (de l'ONG Open secrets) raconte comment des agents de Pretoria installés à Paris ont pu acheter illégalement des armes avec l’aide des services français.

L’ambassade d’Afrique du Sud à Paris n’était pas une ambassade ordinaire. Elle abritait, dans les années 80, un bureau clandestin où travaillaient près d’une trentaine de représentants d’Armscor, l’organisme public sud-africain chargé des programmes d’armements. Leur mission était d’acheter des armes venues de toute l’Europe occidentale, du matériel qui alimentait la machine de guerre de l’apartheid.

Tout au long des années 1970 et 1980, les allées et venues de ces agents étaient parfaitement connues des services français du renseignement. Certains d’entre eux disposaient de passeports diplomatiques, leur travail quotidien aurait nécessité des habilitations secret défense.

Un bureau clandestin dans l’ambassade à Paris
La connexion française a été capitale pour l'effort de guerre de Pretoria suite à l'interdiction des ventes d'armes à l'Afrique du Sud décidée par le Conseil de sécurité de l'ONU. Tout au long des années 1980, des agents du renseignement militaire sud-africain et la DGSE, le service français du contre-espionnage, ont régulièrement organisé des rencontres secrètes au cours desquelles pouvaient se négocier contrats d’armements et autres faveurs.
 
Un des exemples remarquables dénichés dans les documents déclassifiés du renseignement militaire sud-africain concerne une série de réunions qui ont eu lieu à Paris les 22 et 24 juillet 1987. Les agents français auraient offert à leurs hôtes une poignée de prototypes du Mistral, missile ultramoderne à l’époque, qui pouvait être testé dans le conflit angolais qui opposait Le MPLA à l'UNITA de Jonas Savimbi soutenue par l'Afrique du Sud.
 
L'ancienne société française Thomson-CSF a fourni des armes au gouvernement de Pretoria pendant toutes les années 1970 et 1980.
 
Dulcie September, assassinée à Paris pendant son enquête.
Une militante courageuse a toutefois osé enquêter sur le commerce d’armes illégal entre la France et le régime de l’apartheid, dans les années 1986-87, point culminant de ce trafic. Avant son assassinat, Dulcie September enquêtait notamment sur des ventes illégales d'avions Mirage, d'hélicoptères, de missiles sol-air. Mais aussi sur le trafic de sustances nucléaires. La représentante de l’ANC à Paris a entrepris cette tâche aussi difficile que dangereuse avec des moyens extrêmement limités. Elle a été assassinée à Paris le 29 mars 1988 devant son bureau de la rue des Petites Ecuries.

Devant la Commission Vérité et Réconciliation, mis en place après l'élection de Nelson Mandela, le colonel de Police Eugène de Kock a déclaré que l'assassinat de Dulcie September était une opération de l'armée sud-africaine, coordonnée par le commandant Dawid Fourrie. Selon les déclarations d'Eugène de Kock devant la commission, les deux hommes «qui ont appuyé sur la détente» étaient des membres de la garde présidentielle des Comores, deux adjoints du mercenaire français Bob Denard