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Atrocités de la guerre civile au Liberia: une première condamnation… aux USA

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 23/04/2018 à 14H18

Réfugiés fuyant combats au Liberia 5 septembre 2003
Réfugiés fuyant des combats au Liberia le 5 septembre 2003. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Un ancien chef de guerre libérien, immigré aux Etats-Unis après avoir caché son passé meurtrier, a été condamné le 19 avril 2018 à 30 ans de prison à Philadelphie. C’est la première fois qu’un tribunal prononce un jugement lié à la guerre civile (1989-2003) au Liberia. Le conflit, qui a fait 250.000 morts, reste un sujet hyper-sensible dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest.


A la suite d’un procès en octobre 2017, Mohammed Jabateh, surnommé «Jungle Jabbah», père de famille et chef d'entreprise de 51 ans installé à Philadelphie (est des Etats-Unis), a été reconnu coupable d'avoir menti aux autorités américaines dans le cadre de sa demande d'asile en 1998, puis pour sa demande de résidence permanente. A Philadelphie, il vivait dans un quartier appelé «Little Liberia» («Petit Liberia»).

Il n'avait rien dit de ses activités entre 1992 et 1995. A cette époque, il commandait la faction United Liberation Movement of Liberia for Democracy (Ulimo), perpétrant meurtres, viols, esclavage sexuel, mutilations et cannibalisme, selon les procureurs américains.

Arrêté en mars 2016, Jungle Jabbah n'a pas été directement inculpé pour ces crimes. Mais lors du procès, l'accusation a cité à la barre 17 Libériens pour témoigner des atrocités de Jabateh et de ses hommes. La femme d'un chef de village, venue spécialement du Liberia avec d’autres témoins, a notamment raconté que les hommes du chef de guerre avaient tué son mari. Ils lui avaient apporté son cœur sur un plateau avec pour ordre de le cuisiner pour Jabateh et ses soldats. Deux autres cas similaires ont été évoqués lors du procès, selon une déclaration du Département américain de la Justice.

Mohammed Jabateh «est responsable d'atrocités qui auront des effets sur des générations au Liberia», a déclaré le procureur fédéral William McSwain après la sentence. «Il croyait pouvoir se cacher ici mais, grâce à la détermination (…) de nos enquêteurs, il n'a pas pu. Ces poursuites étaient notre seule possibilité légale et sa sentence apporte au moins une mesure de justice à ses victimes», a-t-il poursuivi. En clair, il a été condamné pour avoir caché son passé. Et non pour les crimes eux-mêmes.

Mais quoi qu’il en soit, cette peine est exceptionnelle pour le Liberia. D’autant qu’«un nombre important de personnes directement impliquées dans la guerre civile occupent toujours des positions importantes dans le monde politique et économique», rappelle le site sud-africain timeslive.

Le président Liberia George Weah lors son intronisation à Monrovia

Le président du Liberia, George Weah, lors de son intronisation à Monrovia, le 22 janvier 2018. © REUTERS/Thierry Gouegnon


Sujet ultra-sensible
L'instauration d'un tribunal pour les criminels de guerre impliqués dans la guerre civile est un sujet ultra-sensible dans ce pays de 4,6 millions d'habitants.
Le conflit, qui a duré de 1989 à 2003, est à l’origine de la mort de quelque 250.000 personnes.

Le dossier a provoqué récemment un incident entre le nouveau président libérien George Weah et un correspondant de la BBC (et de l’agence AP), Jonathan Paye-Layleh. Ce dernier lui avait posé une question sur le sujet. «Quand je travaillais pour les droits de l’Homme au Liberia, vous étiez contre moi», lui a alors rétorqué le dirigeant. Disant craindre les réactions des partisans du chef de l’Etat, le journaliste a dû quitter le pays.

A la suite de cette affaire, George Weah a affirmé ne pas avoir d’animosité contre Jonathan Paye-Layleh, rapporte timeslive. Il a réaffirmé son engagement «à 200%» pour la liberté de la presse. Mais de son côté, l’organisation The Press Union Liberia a fait part de l’inquiétude des patrons de presse libériens qui se disent «alarmés» par une augmentation des menaces, intimidations et actes de harcèlement contre les journalistes.

Pour Amnesty International, avec la condamnation de Mohammed Jabateh, «c’est la première fois que la justice se prononce en faveur de victimes de la guerre civile au Liberia». Et ce, «même si le prévenu n’a pas été reconnu coupable des crimes dont il est accusé». Pour autant, «il ne faut pas oublier que (pour l’instant), personne n’a été amené à rendre des comptes au Liberia même». «Les autorités (du pays) doivent d’urgence créer un tribunal pénal pour juger les crimes de guerre en vertu de la loi internationale et s’assurer que les responsables de ces crimes soient tenus de rendre des comptes», poursuit l’organisation internationale.             

De son côté, l’ancien journaliste Hassan Bility, lui-même torturé par les hommes de l’ex-président Charles Taylor et aujourd’hui très investi dans la chasse contre les criminels de guerre, a salué «une heureuse journée pour les victimes d'atrocités au Liberia». «Le gouvernement libérien doit encore s'assurer que d'autres coupables seront amenés devant les tribunaux», ce qu'il «n'a pas encore eu le courage de faire», a-t-il souligné. «Nous espérons que le gouvernement actuel tiendra sa promesse de faire rendre des comptes à tous les coupables.»