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Au Mozambique, on enlève et on assassine ceux qui critiquent le pouvoir

Par Véronique le Jeune (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 03/05/2018 à 12H18, mis à jour le 05/05/2018 à 16H04

A Maputo en 2015 manifestants condamnent l'assassinat Gilles Cistac
Dans les rues de Maputo en mars 2015, des manifestants condamnent l'assassinat en pleine rue de Gilles Cistac, un juriste franco-mozambicain ouvertement opposé au pouvoir en place. © Sergio COSTA / AFP

Assassinats, enlèvements, tortures: au Mozambique, les voix dissidentes paient cher leurs critiques de la politique du président Filipe Nyusi, en place depuis 2015, et dont le mandat s'achève fin 2019. Son parti, le Frelimo, est au pouvoir depuis l'indépendance en 1975. Aujourd'hui, la peur gagne journalistes et militants, qui dénoncent l'impunité dont bénéficient les auteurs de ces crimes.


Des méthodes de gangsters
Au Mozambique, la dernière attaque contre la liberté de parole remonte au 27 mars 2018. Ce jour-là, en pleine journée, deux hommes armés circulant à bord d'un véhicule sans immatriculation kidnappent à Maputo le commentateur politique Ericino de Salema, qui, dans l'émission Pontos de Vista (Points de vue) sur la chaîne de télé privée STV, avait pris des positions très critiques vis-à-vis du gouvernement.

«On va te donner une leçon», le préviennent ses ravisseurs. «Ils m'ont frappé, les jambes, les bras et les genoux avec des barres de fer. J'ai crié jusqu'à ce que mes forces me lâchent. Puis ils m'ont laissé» dans la banlieue de la capitale, a-t-il raconté à l'ONG Human Rights Watch (HRW).

Bilan: deux jambes et un bras cassés.


Quatre balles tirées
Deux ans plus tôt, José Jaime Macuane, un universitaire, lui aussi invité à l'émission Pontos de Vista, est kidnappé dans des conditions similaires. «Ils m'ont dit qu'ils avaient ordre de me faire boiter», raconte-t-il à l'AFP.

Ses ravisseurs lui tirent alors quatre balles dans les jambes, et là aussi, il est abandonné dans la banlieue de la capitale.

Pour Jeremias Langa, journaliste à Pontos de Vista, «il est évident que ce qui leur est reproché, ce sont leurs prises de position. A moins que les autorités nous prouvent le contraire».

Les autorités, justement, n'ont toujours pas fait la lumière sur ces enlèvements et ne semblent pas pressées de le faire. Pour preuve, «la seule chose que les enquêteurs m'ont demandée, c'est de fournir un rapport médical», s'insurge José Jaime Macuane.

HRW dénonce «l'échec des autorités à enquêter de façon crédible» sur ces agressions et sur les assassinats qui les ont précédées.

La longue liste des journalistes, juristes et hommes politiques assassinés
En mars 2015, un juriste constitutionnaliste franco-mozambicain, Gilles Cistac, détracteur assumé du Frelimo, le parti au pouvoir depuis l'indépendance de l'ancienne colonie portugaise en 1975, avait été abattu en plein centre de la capitale mozambicaine.
 
Cinq mois plus tard, c'était au tour de Paulo Machava, rédacteur en chef d'un journal sur Internet, d'être tué par balles dans une rue passante de Maputo alors qu'il faisait son footing.

Le personnel politique n'est pas en reste. En octobre 2016, Jeremias Pondeca, membre du principal parti d'opposition Renamo, avait été abattu dans les mêmes circonstances que Paulo Machava. Pour ce parti, aucun doute, ces violences sont «politiquement motivées».

Un an plus tard, le maire de Nampula (nord), Mahamudo Amurane, membre du Mouvement démocratique pour le Mozambique (MDM), était tué près de son domicile.
 
Aux yeux du pouvoir, la situation était bien pire auparavant
Le président Nyusi, 59 ans, a récemment concédé que «le Mozambique était un pays où les droits de l'Homme n'étaient pas totalement respectés». «Je ne crois pas que ces attaques menacent la liberté de la presse et la liberté d'expression», a-t-il toutefois nuancé, avec un brin de cynisme.

«Nous avons des journaux, des radios, des chaînes de télévision, des sites internet où les gens disent librement ce qu'ils pensent», s'est même félicité le chef de l'Etat, au pouvoir depuis 2015.

Certes, il y a une amélioration incontestable par rapport à la période du régime de parti unique de 1975 à 1990, quand les journaux privés n'étaient tout simplement pas autorisés.

Mais, sur le terrain pourtant, «la peur est croissante chez les militants», déplore HRW. Deux commentateurs de l'émission Pontos de Vista ont ainsi préféré ne plus y intervenir après avoir reçu des menaces de mort, note l'organisation.

Deux critiques du régime, dont l'ONG a protégé l'anonymat, ont quant à eux été contraints de déménager, de changer de véhicules et d'habitudes après avoir constaté qu'ils étaient suivis.