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Au Nigeria, le magazine «A Nasty Boy» bouscule les genres

Par Maïder Gérard (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 01/09/2017 à 17H50

Shooting photo pour «A Nasty Boy» magazine Nigerian
Au Nigeria, l'homosexualité est passible de 14 ans de prison. Dans ce pays, tout ce qui touche à l’homosexualité, la bisexualité ou au mélange des genres est vu comme une abomination religieuse. © EMMANUEL AREWA / AFP

Sorti en février 2017, le magazine «A Nasty Boy» veut questionner les définitions de la masculinité et de la féminité au Nigeria. Un défi dans un pays où l'homosexualité peut être condamnée par 14 ans de prison.


Attention aux apparences, A Nasty Boy (Un mauvais garçon) n’est pas un magazine gay. Au Nigeria, l’homosexualité est passible de 14 années de prison. En photographiant des hommes en robe, A Nasty Boy s’attelle à «interroger la masculinité».

Richard Akuson, qui a lancé en février ce magazine en ligne, n’a que 23 ans mais son assurance et son impertinence lui valent déjà une célébrité qui ne cesse de croître au fil des mois.

Tout commence avec un short moulant
Tout a démarré avec un mini-short moulant. «Un jour, je me suis lancé le défi de me promener toute une journée dans les rues d’Abuja (la capitale fédérale, NDLR) en short en soie», raconte-t-il. «Les gens me dévisageaient, m’insultaient ouvertement. Ça a été une expérience assez douloureuse.»

Il décide alors de raconter son expérience sur Bella Naija, le magazine people numéro 1 du Nigeria, où il travaille à l’époque comme rédacteur en chef mode. Son post «Pourquoi j’ai décidé de me promener dans Abuja en mini-short moulant» fait mouche: les commentaires affluent, tantôt pour tenter de le ramener à la raison, tantôt pour le féliciter de sa prouesse provocatrice.


«Vu les réactions, je me suis dit qu’il y avait un vrai débat à engager pour interroger notre masculinité», explique Richard Akuson. «L’homme nigérian doit sans cesse protéger ce que notre société définit comme la masculinité: ne pas pleurer, avoir un très, très gros ego, peu de compassion et beaucoup d’argent. Paradoxalement, je pense que c’est ce qui rend (les hommes ici) très fragiles et si durs avec les autres», lance-t-il, satisfait de ne plus faire partie de la majorité.

97% des Nigérians contre l’homosexualité
Avec environ 188 millions d’habitants, le Nigeria est le pays le plus peuplé du continent africain. Avec un taux de natalité très élevé – 5,9 enfants par femme en moyenne en 2015 –, ce sont les jeunes qui dessineront les mentalités de demain. Cependant, la perception des différentes orientations sexuelles ne semble pas évoluer.

En 2007, une étude de Pew Global Attitudes Project a montré que 97% des Nigérians voyaient l’homosexualité comme inacceptable, soit le deuxième pourcentage le plus élevé sur 46 pays sondés. Des opinions très liées à l’importance accordée aux valeurs traditionnelles véhiculées par la religion dans un pays divisé entre chrétiens et musulmans.


En juillet, la BBC rapportait que plus de 40 hommes avait été arrêtés en un week-end à Lagos pour des soupçons de pratiques homosexuelles. Dans un contexte où tout ce qui touche à l’homosexualité, à la bisexualité ou au mélange des genres est vu comme une abomination religieuse, les photos publiées dans le magazine en ligne – qui deviendra un magazine papier dans quelques mois – sont pour le moins déroutantes.

Des hommes maquillés posent sur une plage de Lagos, le regard transpirant de sensualité. Dans un autre article, des hommes en perruque afro, juchés sur des talons hauts, soulèvent leur mini-jupe en jean.

«J’espère que A Nasty Boy pourra amener un vrai changement»
«Je veux que le monde reconnaisse qu’enfermer les garçons et les hommes dans une seule définition de la masculinité n’est pas juste. Cela isole ceux qui ne rentrent pas dans cette définition et c’est incroyablement dévastateur émotionnellement», s’insurge Richard Akuson dans une interview au média en ligne Mic.


Les photos sont certes provocatrices, mais jamais vulgaires, et leur qualité d’exécution ferait pâlir les plus grands magazines de mode de Paris ou de New York. «Je savais que A Nasty Boy mettrait mal à l’aise bon nombre de Nigérians, reconnaît Richard Akuson. Je savais qu’ils ne comprendraient pas ni n’apprécieraient. Mais j’ai réalisé qu’il y avait besoin d’une publication qui soutienne des récits alternatifs et qui questionne nos opinions.»

«J’espère que A Nasty Boy pourra amener un vrai changement. Peut-être pas politique mais au moins chez les gens. Nous voulons changer la manière dont nos lecteurs voient le monde et les autres. J’espère que le Nigeria s’améliorera dans l’acceptation de la diversité et que les gens ici deviendront plus tolérants et accepteront véritablement ceux qui sont différents.»