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Swaziland,  Afrique

Au Swaziland, agonie du dernier journal indépendant

Par Charlotte Cieslinski@GeopolisAfrique | Publié le 02/01/2015 à 10H55, mis à jour le 02/01/2015 à 16H38

Times of Swaziland
Devant les locaux du Times of Swaziland, dans la vallée royale d'Ezulwini. © Charlotte Cieslinski

L’amende dont vient d’écoper le Times of Swaziland pourrait bien signer son arrêt de mort. Asphyxiés avant lui, d’autres médias indépendants ont du mettre la clé à la porte. Une censure à l’image des extravagances de la dernière monarchie absolue d’Afrique.

41.000 euros d’amende : c’est la sanction qui s'est abattue au début du mois de décembre sur le Times of Swaziland, dernier quotidien indépendant en terre swazie. Le crime de lèse-majesté évoqué remonte à 2009 et à la mise en cause de la présidente du Sénat. Faramineuse dans un pays où le salaire mensuel excède difficilement les 200 euros, cette peine pourrait bien sonner le glas de ce journal privé aux caisses vides et dépourvues de subventions. «On ne peut y voir qu’une tentative du gouvernement d’étouffer le seul quotidien indépendant du Swaziland», dénonce d'ailleurs Clé Kahn-Sriber, responsable du bureau continental de Reporters sans frontières.
 
Largement diffusé en cette micro-monarchie d'Afrique australe, le Times of Swaziland se targue sur son site d’être lu quotidiennement par 300.000 personnes, soit 20% de la population swazie. Né en 1968, après l’indépendance arrachée aux colons britanniques, ce journal n’en est pas à ses premières turbulences. Et pour cause, si la liberté de la presse est inscrite dans la Constitution, égratigner en son royaume le roi Mswati III n’est pas pour autant autorisé.

Prison ferme pour «outrage à la cour»
Ce délit d’égratignure s’étend aux délégués du roi, et dans le cas de la condamnation du Times of Swaziland, à la présidente du Sénat, Gelane Simelane-Zane, qui a estimé que les journalistes s’étaient montrés trop critiques à son égard. De manière plus générale, les journalistes swazis travaillant hors des médias d’Etat sont régulièrement accusés de travailler pour le compte de puissances étrangères, afin de semer insidieusement dans leurs colonnes des motifs d’insurrection.
 
Quelques mois plus tôt, en juillet 2014, Bheki Makhubu, le rédacteur en chef de The Nation, un mensuel politique, a écopé de deux ans de prison ferme. Motif invoqué ? Outrage à la cour, tout simplement. Mpendulo Simelane, le juge ayant prononcé cette sentence, a regretté la fâcheuse habitude prise par les journalistes d'écrire des articles "calomnieux" et "répréhensibles et inacceptables pour les membres sensés de la société".
 
Au cours du procès, Thulani Maseko, avocat des droits de l’homme swazi également incriminé, a repris le slogan le plus célèbre de la lutte contre l’apartheid. Clamant «Amandla !» (le pouvoir) depuis le box des accusés, il a reçu le soutien de ses amis dissidents présents dans la salle d'audience, qui lui ont symboliquement répondu «awethu !» (est à nous). Depuis sa cellule de la prison de Sidvwashini près de la capitale Mbabane, Thulani Maseko a écrit une lettre à Barack Obama, fortement imprégnée de références à Nelson Mandela et à sa résistance passée.


Thulani Maseko dénonce les dérives liberticides du Swaziland, en 2011

Desmond Tutu en croisade contre la censure swazie
Ces dernières dérives liberticides du régime swazi, trouvent un écho particulier dans l’Afrique du Sud voisine où viennent travailler chaque jour des milliers de swazis. L’archevêque sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, a adressé une lettre indignée au roi Mswati III.
 
« Les atteintes les plus récentes à l'indépendance de la justice et à la liberté des médias, ainsi que l'absence de système démocratique et l'abus rampant des ressources de l'Etat se conjuguent pour renforcer l'assujettissement de la population swazie », y estime-t-il.
 
Régulièrement accusé de confondre les finances du royaume avec son portefeuille personnel, Mwati III dispose d’une fortune personnelle estimée à environ 200 millions de dollars alors que plus de 60% de ses sujets vivent sous le seuil de pauvreté.

Depuis des années, les appels se multiplient pour obtenir des réformes démocratiques dans ce pays grand comme la Basse-Normandie, qui a longtemps fait figure d'îlot relativement privilégié du temps où sévissait l'apartheid en Afrique du Sud. Mais ces efforts, notamment un appel au boycottage culturel, butent sur de nombreux écueils.Une partie de la population reste attachée à la monarchie et l'opposition, de son coté, est prisonnière de ses divisions internes.