Avec son «Catalogue raisonné», Magnum nous offre un magnifique cadeau

Par Laurent Filippi | Publié le 03/04/2017 à 14H35, mis à jour le 03/04/2017 à 14H50

Grâce aux photographes qui ont ressorti leurs archives oubliées ou inédites, les éditions Phaidon publient «Magnum, les livres de photographies: le catalogue raisonné» pour le 70e anniversaire de l’agence photo. Depuis sa création, Magnum a permis la publication de nombreux ouvrages, amenant le livre de photo à se réinventer, révélant ainsi de véritables auteurs.

Pour protéger les droits des photographes, Robert Capa (1913-1954), Henri Cartier-Bresson (1908-2004), David «Chim» Seymour (1911-1956) et George Rodger (1908-1995) créent en 1947 une coopérative. L’agence Magnum est née.
 
Le livre pour un photographe est souvent l’aboutissement d’un long travail, une manière de garder une trace de ses instantanés d’histoire, de finaliser son œuvre. «L’œuvre de Magnum prouve que l’histoire existe, que la vérité n’est pas relative ou périssable et que la photographie peut permettre de lutter contre l’oubli», déclare Michael Ignatieff, professeur à la Harvard Kennedy School.
 
Ce livre se découpe en trois grandes parties. La première, Les livres de photographies en détail 1938-2016, présente près d’une centaine d’ouvrages exceptionnels ainsi que les grands photographes qui ont contribué à la renommée de cette agence: Eve Arnold, Philip Jones Griffiths, Josef Koudelka, Steve McCurry ou Martin Parr, pour n’en citer que quelques-uns.

Ce travail, qui raconte l’évolution des techniques, les passages du noir et blanc à la couleur, l’arrivée des appareils portatifs, le numérique… fait comprendre le langage spécifique de l’image, sa grammaire et ses codes. Et à travers lui, fait revivre l’histoire du XXe siècle.
 
La deuxième partie, Les archives: créer les livres de photographies, analyse la conception des livres et un dernier chapitre présente près de 1.000 ouvrages publiés par les photographes ainsi que leur biographie.
 
Géopolis vous présente quelques extraits de cet ouvrage. Les légendes sont tirées du texte rédigé par Fred Ritchin, journaliste et doyen de l'école de l'International Center of Photography de New York, et Carole Naggar, conservatrice et historienne de la photographie.

«Magnum livres photographies catalogue raisonné»

© MAGNUM/Phaidon

 

  • «Death in the Making» Capa Gerda Taro 1938
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    «Death in the Making» de Capa et de Gerda Taro, 1938

    La guerre d’Espagne éclata en 1936, peu après l’apparition des petits appareils photo portatifs qui, grâce à des pellicules sensibles, donnèrent au photographe une grande souplesse pour immortaliser des situations fugaces. Les photographes n’étaient plus cantonnés de façon statique et sécurisante, loin du front ou contraints de montrer les effets de la guerre après la bataille (…). Dans «Death in the Making», les photographies, souvent trois ou quatre par double-page, sont disposées selon différents formats; la plupart sont à fond perdu, ce qui crée un rythme visuel accélérant le cheminement du lecteur dans le livre. Montées presque comme un film, les photographies sont souvent placées pour que l’action d’un côté de la double-page déborde de l’autre côté.   © Capa/MAGNUM

  • «Enfants d’Europe» David «Chim» Seymour 1949
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    «Enfants d’Europe» de David «Chim» Seymour, 1949

    John Grierson, directeur-adjoint de l’Unicef engagea Chim en tant que «consultant spécial» pour photographier les conditions de vie de jeunes Européens ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale (…). Imprimées à Paris par Pierre Gassman, l’imprimeur de Magnum, les photographies sont reproduites sur des pages simples ou doubles et illustrent des situations qui mettent en valeur l’intervention de l’Unicef : repas et vaccinations, écoles et hôpitaux. Elles contrastent avec des clichés plus durs, tribunaux pour enfants, orphelinats, pénitenciers, conditions de vie précaires, camps de réfugiés de la guerre civile grecque et enfants blessés par des éclats d’obus.  © David Seymour/MAGNUM

  • «The Decisive Moment» d’Henri Cartier-Bresson 1952
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    «The Decisive Moment» d’Henri Cartier-Bresson, 1952

    Ce livre est le premier de Cartier-Bresson. Il avertit le lecteur: «Ces photographies prises au hasard avec un appareil photo mobile ne cherchent en aucun cas à présenter une vision générale des pays dans lesquels cet appareil a circulé» (…). Publié aux Etats-Unis le 15 octobre 1952 et simultanément en France sous le titre «Images à la sauvette», il est peut-être le livre de photographies le plus important du siècle dernier. Un grand format, une conception graphique d’une élégance simple et des tons riches dus à l’impression en héliogravure (une technique inspirée de la gravure en taille-douce) qui mettait en valeur la superbe qualité formelle des 126 photographies prises au 35 mm, firent de ce livre un manifeste vibrant de la vision indépendante et complexe de ce pionnier du langage photographique.  ©

  • «A Portrait of all the Russias» Burt Glinn 1967
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    «A Portrait of all the Russias» de Burt Glinn, 1967

    Technicien perfectionniste, en particulier sur la couleur, à ses débuts, Glinn travailla à une époque où la photographie était encore étroitement liée à l’analyse anthropologique des cultures non européennes. Avec ce récit de voyage, il photographia ce qui était inévitable (la place Rouge à Moscou, par exemple), mais voyagea aussi dans des régions peu connues de l’Union soviétique, comme l’Asie centrale, la Géorgie, l’Ukraine ou la Sibérie. Il photographia la vie quotidienne telle qu’elle se déroulait (…). Lorsqu’il visita l’Union soviétique, peu de photographes, à l’exception d’Eve Arnold, y étaient allés et avaient bénéficié d’autant de liberté. Adepte des portraits et des paysages, Burt Glinn montra, avec ce livre, qu’il pouvait se mêler à des gens de toutes origines et conditions : hommes politiques, artistes, ouvriers, nomades, enfants et paysans.  © Burt Glinn/MAGNUM

  • «East 100th Street» Bruce Davidson 1971
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    «East 100th Street» de Bruce Davidson, 1971

    En 1966, le bibliothécaire de Magnum, Sam Holmes, rapporta à Bruce Davidson que le quartier de la 100e Rue Est, dans Spanish Harlem, était considéré comme le pire de New York. «J’ai eu envie d’explorer l’espace de nos villes et montrer les problèmes et les possibilités qu’elles renfermaient», déclara Davidson. (…) Pendant deux ans, Davidson photographia non seulement les rues du quartier, mais, ayant gagné la confiance des habitants, également l’intérieur de leur foyer. (…) East 100th Street fut publié en grand format, dans de beaux tons sombres, chaque photographie étant présentée sur fond mat. Avec sa séquence d’images simple et classique, le livre était novateur: pour la première fois, un reportage documentaire était présenté comme de l’art. Les photographes l’adorèrent, mais il suscita une très vive polémique dans les médias. © Bruce Davidson/MAGNUM

  • «Photographs and Anti-Photographs» d’Elliott Erwitt 1972
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    «Photographs and Anti-Photographs» d’Elliott Erwitt, 1972

    Si Henri Cartier-Bresson était le héraut de l’«instant décisif» en photographie, Elliott Erwitt s’est montré plus intéressé par ce que le conservateur de la photographie John Szarkowski a appelé, dans l’introduction du livre, «le non-événement non décisif». Erwitt a partagé sa vie entre photographie commerciale, photographie d’actualités et photographie plus personnelle. 112 clichés de cette dernière catégorie figurent dans Photographs and Anti-Photographs. Leur simplicité fait certes penser à des photos d’amateurs, mais elles représentent des petits événements de la vie quotidienne qu’Erwitt a patiemment traqués. (…) Photographs and Anti-Photographs fait penser à un journal intime dans lequel l’utilisation du noir et blanc réduit les images à l’essentiel: la lumière, l’histoire, l’émotion et l’information. © Elliott Erwitt/MAGNUM

  • «Gypsies» Josef Koudelka 1975
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    «Gypsies» de Josef Koudelka, 1975

    Josef Koudelka commença à photographier des tziganes dans sa Tchécoslovaquie natale en 1961. A partir de 1973, Koudelka et Robert Delpire (directeur artistique français) travaillèrent à un choix de 60 photographies, prises dans divers campements de tziganes en Tchécoslovaquie. Elles furent publiées en 1975 par Aperture sous le titre «Gypsies». Il reçut le prestigieux prix Nadar en 1978. (…) Koudelka voulait, en photographiant des tziganes, exprimer un point de vue sur la vie en général et n’a jamais cédé au moindre exotisme. © Josef Koudelka

  • «The Unretouched Woman» d’Eve Arnold 1976
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    «The Unretouched Woman» d’Eve Arnold, 1976

    Eve Arnold, née à New York, avait plus de 60 ans lorsqu’elle décida de publier son premier livre. Elle afficha clairement ses intentions: «C’est un livre sur ce que l’on ressent quand on est une femme, vu avec les yeux et l’appareil photo d’une femme, des photos non retouchées, spontanées pour la plupart et non embellies.» Le livre présente son premier reportage, dans les coulisses d’un défilé de mode de femmes noires à Harlem en 1950, un reportage à l’origine de son partenariat avec Magnum en 1951. (…) Aussi à l’aise pour photographier des ramasseuses de pommes de terre à Long Island que la reine d’Angleterre, Arnold a choisi des sujets très divers: une jeune épouse nomade dans l’Hindou Kouch, des femmes zouloues dans un hôpital en Afrique du Sud, des harems à Abou Dhabi, des serveuses à Cuba, une maîtresse d’armes dans une école britannique, des Afro-Américaines défilant pour les droits civiques en Virginie, sans oublier ses célèbres portraits de Marilyn Monroe.  © Eve Arnold

  • The Teds» Chris Steele-Perkins Richard Smith 1979
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    The Teds» de Chris Steele-Perkins et Richard Smith, 1979

    Dans les années 1950, les Teddy Boys incarnaient le premier mouvement de révolte des jeunes de la classe ouvrière anglaise. (…) Dans les années 1970, le magazine «New Society» commanda au photographe britannique Chris Steele-Perkins et à l’écrivain Richard Smith un reportage sur le retour des Teddy Boys. (…) Avec ses photographies en noir et blanc prises dans des pubs, des discothèques, des rues et des maisons de Londres, Derby, Newcastle et Portsmouth, «The Teds» a la spontanéité d’un album de famille. Les chapitres suivent un récit informel, chacun avec son propre rythme. «The Teds», premier livre de Steele-Perkins, détermina son entrée à Magnum en 1979: «Il définissait ce que je voulais vraiment faire: être maître de mon travail et de la façon de le montrer.» © Chris Steele-Perkins

  • «Valparaiso» Sergio Larrain 1991
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    «Valparaiso» de Sergio Larrain, 1991

    Le photographe chilien Sergio Larrain prit ses premières photographies de la ville portuaire de Valparaiso entre 1952 et 1957. (…) Des années plus tard, en avril 1965, Larrain écrivit à Cartier-Bresson: «J’ai commencé l’immense projet de créer une histoire sur un sujet qui m’est cher, y mettant toute mon énergie, sans compter ni le temps ni l’argent. Je travaille depuis deux ans sur Valparaiso, un grand port, misérable et sublime. Le résultat est une série de photographies très fortes.» (…) Mais il fallut attendre 1991 pour qu’elles soient réunies dans un livre, publié en France, avec un beau texte du poète chilien Pablo Neruda, ami de Larrain. (…). A la fois moderne et poétique, proche des premières photographies de Cartier-Bresson prises au Mexique et fort de l’extraordinaire association entre Neruda et Larrain, «Valparaiso» reste un livre unique dans l’histoire de la photographie. © Sergio Larrain

  • «Black in America» d’Eli Reed 1991
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    «Black in America» d’Eli Reed, 1991

    Eli Reed a photographié pendant plus de trente ans la vie des Afro-Américains aux Etats-Unis. Après avoir travaillé pour des quotidiens comme le «Detroit News» au début des années 1970, il en eut assez des clichés de visages souriants censés représenter les Noirs. Il décida de montrer des Noirs américains ordinaires d’une manière plus proche de la réalité, un thème auquel il s’intéressa des années 1970 aux années 1990. (…) Les photographies ne sont pas classées chronologiquement, mais par deux et selon des séquences thématiques. (...) Ce livre, devenu un classique, reste à ce jour le seul réalisé par un photographe noir désireux de montrer ce qu’est réellement la vie des Noirs américains. (…) Eli Reed devint le premier Noir membre à part entière de l’agence en 1988. © Eli Reed/MAGNUM

  • «Sleeping by the Mississippi» d’Alec Soth 2003
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    «Sleeping by the Mississippi» d’Alec Soth, 2003

    Le travail d’Alec Soth est ancré dans la tradition américaine de la «photographie de voyage» chère à Walker Evans, Robert Frank et Stephen Shore. Il montre une série de voyages réalisés en quatre ans, au cours desquels Soth longea le Mississippi du nord au sud, du froid vers la chaleur et l’immensité. Pour son premier livre, Soth pensait qu’une photographie devait conduire à la suivante, comme dans l’association libre du rêve. (…) Le Mississippi, qu’il soit présent ou non dans ses photographies, agit comme une sorte de métaphore. Des portraits, souvent de marginaux ou de laissés-pour-compte alternent avec des paysages et des clichés d’intérieurs pris au grand-angle, au gré d’un périple qui fit passer Soth d’une église à une marina, d’un hôpital à des restaurants et des bordels, d’un cimetière à des marais. © Alec Soth

  • «Hotel Afrique» Stuart Franklin 2003
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    «Hotel Afrique» de Stuart Franklin, 2003

    Dans «Hotel Afrique», le photographe britannique Stuart Franklin montre toute la complexité de la modernité africaine. Dans ces photographies d’hôtels, Afrique ancienne et Afrique nouvelle coexistent: pour Franklin, les hôtels de luxe sont «des espaces mêlant la culture internationale et l’identité passée et présente de l’Afrique». Contrastant vivement avec les habituelles représentations de l’Afrique (les guerres, les maladies, la famine), ces images montrent des hôtels bâtis parfois dans les régions les plus pauvres de l’Afrique. (…) Bien qu’ils soient des enclaves luxueuses, les hôtels sont devenus des objets de désir pour les fiers employés photographiés par Franklin et un cadre recherché pour les réceptions, les mariages et les conférences. Hotel Afrique est à la fois un bel objet visuel parfaitement conçu et un témoignage ethnographique fouillé sur une Afrique en mutation.  © Alec Soth/MAGNUM

  • «The Sound of Two Songs» Mark Power 2010
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    «The Sound of Two Songs» de Mark Power, 2010

    En septembre 2004, le photographe britannique Mark Power, membre nommé de Magnum depuis deux ans, partit pour une mission d’un mois, au cours de laquelle dix photographes devaient visiter chacun un pays récemment admis dans l’Union européenne. Power choisit la Pologne (…) Après la mission, il y retourna plus de vingt fois à ses frais au cours des cinq années suivantes, sillonnant le pays avec un guide. Muni d’un appareil 5 x 4 grand format et d’un trépied, il prit 2.000 photographies en couleurs, dont 73 composent «The Sound of Two Songs». Le livre montre un pays en pleine mutation, dont témoigne le photographe avec un certain détachement, comme si la Pologne était un pays exotique. © Mark Power/MAGNUM

  • «Discordia» Moises Saman 2016
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    «Discordia» de Moises Saman, 2016

    Depuis 2011, le photographe hispano-américain Moises Saman, installé au Caire, suit le soulèvement politique dit du Printemps arabe en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie et en Jordanie, et couvre les manifestations, les émeutes et les guerres civiles éclatant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. (…) Saman a une longue carrière de photojournaliste, mais les photographies de «Discordia» forment un récit moins linéaire et plus symbolique que la photographie d’actualité classique. Comme le dit Saman, «pour raconter cette histoire comme je l’ai vécue, j’ai ressenti le besoin de dépasser le langage journalistique linéaire et de créer un nouveau type de narration combinant une multitude de voix et d’émotions, avec l’incertitude durable que je ressentais.»  © Moises Saman/MAGNUM