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Babacar Justin Ndiaye: le départ de Yahya Jammeh est un «arrangement gambien»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 09/12/2016 à 16H30, mis à jour le 30/05/2017 à 19H15

Un supporter président élu Adama Barrow piétine portrait Yahya Jammeh
2 décembre 2016. Au lendemain de la présidentielle en Gambie, un supporter du président élu, Adama Barrow, piétine à Serekunda un portrait de Yahya Jammeh qui a reconnu sa défaite après 22 ans de règne. © MARCO LONGARI/AFP

Après 22 ans de règne, le président gambien Yahya Jammeh a reconnu sa défaite face au candidat de l'opposition, Adama Barrow. Comment expliquer cet inattendu revirement de la part d'un dirigeant autoritaire? Le politologue et éditorialiste sénégalais, Babacar Justin Ndiaye, tente d'y répondre.


Comment expliquer que Yahya Jammeh se soit plié au résultat des urnes à la surprise générale?
Les observateurs ont été médusés parce qu’un tyran n’est jamais mis en ballotage, encore moins battu dans une élection. Staline, Sékou Touré n’ont jamais été battus dans une élection, encore moins Fidel Castro. Il y a une foule de facteurs qui expliquent cette attitude. Nous ne savons pas lesquels ont été dominants. Mais dans tous les cas de figure, la satisfaction est de mise, même s’il s’agit d’un arrangement démocratique et non d'une avancée démocratique. Ce type de deal reste curatif pour un pays soumis à une rude dictature. Ce changement, quels qu'en soient ses ressorts, est salué par le peuple gambien: c’est un arrangement porteur d’avancées.

En quoi consisterait ce fameux «arrangement gambien»?
L’arrangement démocratique observé en Gambie porte sur le sort du dictateur. Beaucoup de chefs d’Etats africains ont été convoyés vers la Cour pénale internationale (CPI). Et Yahya Jammeh, qui a dirigé d’une main de fer son pays, a le souci de préserver son destin. L’arrangement porte certainement sur l’après-pouvoir. Il y a des signes avant-coureurs du destin qu’il se prépare. A commencer par les images de la conversation téléphonique entre Yahya Jammeh et son successeur. Le premier déclare, sur le mode de l’ironie ou de la plaisanterie, qu’il espère que le second viendra l’aider à remplir ses cartons pour partir. Un dictateur inquiet ne s’exprime pas ainsi: Ceausescu n’en a pas eu l’occasion. En outre, le président sortant affirme qu’il sera fermier dans son village de Kanilai.

Le président élu a fait, lui, deux déclarations contradictoires mais révélatrices de son embarras. Dans un premier temps, il a dit qu’il n’enverrait jamais un Gambien devant une juridiction étrangère. Puis, face à  la colère des victimes, il a nuancé son propos en affirmant que rien ne se ferait dans l’immédiat. En attendant, c’est le dictateur qui est le maître du pays jusqu’à l’investiture d’un nouveau président: il a le contrôle de l’armée, de la police secrète…

Les observateurs pensent que quand il se retirera dans son village de Kanilai, situé à la frontière du Sénégal à proximité de la Casamance, il devrait être entouré d’une force assez musclée pour lui assurer une sécurité totale. Et on voit bien le risque sous-jacent: la création d’une Gambie parallèle, une sorte de principauté de Kanilai à l’intérieur de la Gambie. Ce dernier scénario inquiète le Sénégal. Yahya Jammeh a été peu ou prou le parrain de la rébellion casamançaise. S’il se replie dans son village et s’il échappe à la justice internationale, il devrait être une source d’inquiétude pour les autorités sénégalaises.

Babacar Justin Ndiaye politologue éditorialiste à Dakaractu.com

Babacar Justin Ndiaye, politologue et éditorialiste à Dakaractu.com. © DR



Quels sont les facteurs qui ont permis cet «arrangement démocratique», en dehors de ce qui s’apparente à du bon sens du côté de Yahya Jammeh?
Il n’a pas beaucoup de diplômes mais il ne manque effectivement pas de bon sens. D’abord, Yahya Jammeh n'est pas insensible à une réalité africaine: il connaît le sort qui est réservé aux chefs d’Etat. Ces derniers savent comment accéder au pouvoir mais ils ne savent jamais comment le quitter. Si le président gambien a trouvé une solution qui lui permet de se retirer sans aller en prison ou au cimetière, il la met en œuvre. Ensuite, on évoque son état de santé. Le secret a été révélé par un ancien garde du corps, mais l’information reste difficile à vérifier. Enfin, même s'il quitte le pouvoir, Yahya Jammeh est convaincu, à tort ou à raison, qu'il pourra jouer un rôle dans son pays, compte tenu de la durée de son règne et des moyens dont il dispose. Si Barrow est son «homme», «son cheval de Troie», alors il a gagné la partie de poker dans laquelle il s’est engagé.

Comment Adama Barrow serait devenu l’homme de la situation?
Yahya Jammeh a posé les jalons de sa stratégie en éliminant d’abord le faucon de l’opposition, Solo Sandeng, qui est mort sous la torture. Il a ensuite neutralisé Ousainou Darboe, l'opposant historique, en l’incarcérant (il a été libéré le 5 décembre 2016, quelques jours après la présidentielle, NDLR). Tout cela a été prémédité puisque les évènements se sont déroulés quelques mois avant le scrutin présidentiel du 1er décembre 2016. Enfin, il s’est arrangé pour trouver dans l’opposition, et pas ailleurs parce qu’il faut donner un vernis de crédibilité au cinéma, un homme qui n’a ni passé ministériel ni parlementaire.

Adama Barrow est un émigré qui a été vigile dans un supermarché londonien, qui est devenu un homme d’affaires plus soucieux de ses succès immobiliers que politiques. Il a trouvé l’homme qu’il faut pour prendre la relève sans l’inquiéter. Les opposants les plus durs et les plus prestigieux ayant été court-circuités. C’est très habile d’autant que le président élu affirme qu’il se contentera d’un mandat de trois ans, au terme duquel il organisera des élections. Raison avancée: la taille de la coalition. Adama Barrow estime qu’avec sept partis, ceux qui ont fait bloc autour de lui, il n’est pas possible de trouver un consensus pour qu’un président perdure. Cette démarche montre bien qu’il accède au pouvoir dans des conditions équivoques. Tout cela conduit à penser à un «arrangement gambien».


Adama Barrow vainqueur présidentielle 1er décembre 2016 en Gambie

Adama Barrow, vainqueur de la présidentielle du 1er décembre 2016 en Gambie,  © DIMITRIS CHANTZARAS/SOOC


Comparé à un pays comme le Togo, l’opposition gambienne s’est montrée forte en faisant front commun. Mais aurait-elle, elle aussi, été manipulée?
Non. L’arrangement se fait a un échelon restreint, à savoir entre Yahya Jammeh et Adama Barrow.  Les autres partis d’opposition ont des motivations démocratiques sincères, à savoir abattre le dictateur. La stratégie est claire et est notamment dictée par une particularité qu’ont en commun la Gambie, le Togo et le Gabon: un code électoral, fossoyeur de la démocratie, qui prévoit un seul tour. La seule façon de vaincre un président sortant, c’est de faire bloc.

Dans un récent éditorial sur le retrait de Yahya Jammeh, vous expliquez que la procureure de la CPI est face à un défi majeur...
Les regards sont désormais braqués sur Fatou Bensouda parce qu’elle nous a habitués à une démarche frénétique et, aujourd’hui, elle fait face à une situation délicate. Celle qui est le porte-flambeau de la défense des droits de l’Homme à l’échelle universelle a été la ministre de la Justice d’un dictateur qu’elle devra probablement juger. Par conséquent, la procureure de la CPI doit être gênée aux entournures. Tout cela intervient au moment où le désamour entre la juridiction internationale et les pays africains est patent. Aujourd’hui, la marge de manœuvre de Fatou Bensouda est très étroite. Elle ne peut pas être indifférente au destin de la Gambie alors qu’elle a été attentive à celui du Kenya.

Mais la CPI ne peut intervenir que si la Gambie lui fait appel. Adama Barrow a déclaré qu’il ne voyait aucune raison pour que son pays quitte la CPI tout en affirmant qu’il n’y enverrait aucun Gambien…
Il y a certes la déclaration d’Adama Barrow, mais son pays est-il outillé pour offrir une justice équitable? L’ambiance nationale est-elle favorable à une justice sereine? Charles Taylor, l’ancien président libérien, a été extradé parce que sa présence pouvait perturber la sous-région de l’Afrique de l’Ouest. La présence de Yahya Jammeh ne pourrait-elle pas perturber le nouveau régime? Les appréhensions qui ont justifié l’extradition de Taylor valent aussi pour la Gambie où Yahya Jammeh a terrorisé ses compatriotes pendant 22 ans. Et tous les observateurs peuvent constater que Fatou Bensouda reste extrêmement silencieuse.