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«Black Panther»: super-héros africain et roi d'une utopie géopolitique

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 14/02/2018 à 18H21, mis à jour le 16/02/2018 à 10H33

Le roi T'Challa alias Black Panther
Le roi T'Challa alias Black Panther  © Photos du film Black Panther

L'univers du premier héros noir de l'écurie Marvel, Black Panther, se donne à voir sur les écrans du monde entier. Et c'est l'occasion de découvrir un pays africain, le Wakanda, antithèse idéale (ou presque) des pays de l'Afrique sub-saharienne.


Le film Black Panther, éponyme du premier super-héros noir de Marvel né en Afrique, est une superproduction américaine qui a débarqué dans les salles françaises le 14 février 2018, deux jours avant sa sortie américaine.

Mais c'est surtout une formidable projection cinématographique de l'ambition que nombre de ressortissants de l'Afrique noire rêvent pour leurs Etats. Et c'est à leurs cousins d'Amérique, notamment le cinéaste afro-américain Ryan Coogler, qui n'avait pas mis les pieds sur le continent jusqu'à ce qu'il travaille sur le projet, qu'ils doivent cette prouesse artistique chargée de symboles.

D'ailleurs, Coogler signe une œuvre symbolique, en premier lieu, aux Etats-Unis, car le film est porté majoritairement par des Noirs: du réalisateur aux comédiens en passant par les scénaristes ou la cheffe costumière. Ce qui lui a valu, au passage, une attaque raciste sur Google. 

L'affiche film «Black Panther»

L'affiche du film «Black Panther» ©


Des acteurs noirs en première ligne
Au générique du film, on retrouve ainsi une brochette de jeunes comédiens noirs en vogue. A commencer par Chadwick Boseman (révélé par 42 et remarqué dans le biopic sur James Bond, Get on Up) qui incarne Black Panther, Michael B.Jordan (qui a joué dans les trois films de Ryan Coogler depuis le premier, Fruitvale Station), Lupita Nyong’o (l'actrice kényane oscarisée pour sa prestation dans 12 Years a Slave), Danai Gurira (révélée par la série The Walking Dead et née aux Etats-Unis de parents zimbabwéens), Daniel Kaluuya (nommé aux Oscars 2018 pour Get Out et qui a des origines ougandaises) ou encore Sterling K.Brown (révélé et récompensé pour ses performances dans les séries The People v. O.J. Simpson: American Crime Story  et This is us). 

Le héros de Black Panther, T'Challa, doit retourner chez lui au Wakanda, un pays africain technologiquement très avancé qui cache ses richesses au monde pour se préserver. Il doit succéder à son père qui vient d'être assassiné. La dernière production des Studios Marvel a donc pour décor un Etat africain imaginaire, riche de ses matières premières et de ses traditions, mais surtout qui n'a subi aucune forme d'impérialisme: ni esclavage, ni colonisation.

Accent africain
Cette non-influence occidentale se traduit par l'accent africain des personnages. Les Wakandais parlent xhosa, une langue sud-africaine. «Si Wakanda est ce qu'il est, (Black Panther) n'a pas besoin d'aller à Oxford pour étudier. (...) En fait, il a fait ses études à la maison, alors il n'a pas assimilé une langue qui est la langue du colonisateur, pour parler à son peuple. Il devait parler avec un accent africain», résume Chadwick Boseman, qui incarne le super-héros africain, dans un entretien à Collider

Mise en ligne le 16 octobre 2017


Et c'est dans cette singularité que réside l'essence de Black Planther. Le personnage, créé par le scénariste Stan Lee et le dessinateur Jack Kirby, fait pour la première fois son apparition en 1966 (dans le numéro 52 du comics Fantastic Four Vol. 1) en plein mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Il fut d'ailleurs associé à tort au mouvement des Black Panther.

Une puissance mondiale qui s'isole
De par son sang royal, le premier super-héros noir de Marvel a toujours eu une envergure politique qui le différencie de ses collègues de l'écurie Marvel. Le scénario, écrit par Ryan Coogler et Joe Robert Cole, s'inscrit naturellement dans cette filiation: il donne vie à un film politique qui a une résonnance particulière au moment où nombre d'Africains au sud du Sahara aspirent à se libérer de toute forme de domination. Le Wakanda est riche du vibranium qui fait de lui une nation à la pointe de la technologie mondiale et qui lui permet de s'isoler du monde. Mais jusqu'à quand? 

C'est un Etat multiculturel où l'harmonie règne globalement entre les différentes tribus qui le peuplent et qui rappellent les grands empires qu'a connus l'Afrique sub-saharienne et plusieurs de ses groupes ethniques comme les Masaï. Les costumes imaginés par Ruth E.Carter sont un mélange futuriste des étoffes et types de vêtements portés par ces tribus.

Au Wakanda, on est fidèle aux traditions et on sait respecter l'ordre constitutionnel. Et autour de ce pays qui vit dans l'isolement, on évoque la situation au Nigeria et le pillage des œuvres sur le continent africain pendant la colonisation.

Dans cette nation qui n'existe pas, les femmes, qui sont souvent la pierre angulaire des sociétés africaines, sont les égales des hommes. La générale Okoye et son armée féminine de Dora Milaje, qui font penser aux amazonnes béninoises du roi Behanzin, en sont la preuve. En outre, quand il est question des femmes noires, Black Panther fait même un clin d'œil à leurs vicissitudes capillaires. 

La générale Okoye son armée

La générale Okoye, incarnée par la comédienne Danai Gurira, et son armée.  © Photo du film «Black Panther» - Copyright Marvel Studios 2018


Dans l'air du temps
Même s'ils doivent beaucoup à leurs devanciers, les scénaristes du film Black Panther on su capter, comme souvent au cinéma, l'âme d'un continent en transition. Dans un entretien à Wired, Ryan Coogler explique qu'il souhaitait «explorer ce que cela signifie d'être africain». Il y est parvenu à bien des égards tout en posant une problématique propre aux Afro-Américains. «Nous voulions (également) explorer le dialogue entre les Africains-Américains et l'Afrique», a confié pour sa part  son coscénariste Joe Robert Cole au Guardian. Pari réussi aussi. Black Panther atteint son objectif en remettant au goût du jour une dialectique qui a toujours traversé tous les mouvements de libération: violence ou non-violence. 

Le succès commercial du dernier opus Marvel semble garanti. Le Kenya de Lupita Nyong'o a accueilli l'avant-première africaine du film le 13 février 2018. Cependant, sur le continent, il ne pourra pas bénéficier d'une large distribution puisque l'Afrique manque de salles. Et c'est bien dommage pour les spectateurs africains. Car pour une fois, un film hollywoodien de pur divertissement (qui n'oublie pas de faire la part belle à l'Amérique), a mis des images sur une utopie africaine qui a la cote.



«Black Panther» de Ryan Coogler
Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong'o et Danai Gurira 
Sortie française : 14 février 2018