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Brexit : et l’Irlande dans tout ça ?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 18/08/2016 à 15H02, mis à jour le 02/11/2016 à 09H17

Drapeau irlandais flottant dans ciel Dublin 27 mars 2016
Drapeau irlandais flottant dans le ciel de Dublin le 27 mars 2016.

L’Irlande a rejoint, en 1973, la Communauté économique européenne. Comme le Royaume-Uni. Quelles seront, pour Dublin, les conséquences du Brexit ? Le Premier ministre, Enda Kenny, devait réunir, le 2 novembre 2016, des membres des sociétés civiles irlandaise et nord-irlandaise pour en parler.


Le 13 juillet 2016, quand Theresa May a succédé à David Cameron au 10 Downing Street, elle a pris contact avec trois leaders européens : la chancelière allemande Angela Merkel et le président français François Hollande, mais aussi avec le Premier ministre irlandais Enda Kenny. C’est dire l’importance, pour Londres, de la question irlandaise. Une importance à la fois économique, politique. Et historique.

En 1922, l’Irlande (du Sud) acquiert son indépendance à l’issue d’un long et sanglant conflit avec le Royaume-Uni. Mais la province nord-irlandaise reste sous la tutelle britannique, coupant ainsi en deux la troisième plus grande île d’Europe. Depuis cette époque, subsiste une frontière terrestre de près de 500 kilomètres. Un traité permet toutefois aux citoyens de jouir de la libre circulation entre les deux entités dans le cadre d’une «zone commune de voyage». Celle-ci prévoit des contrôles minimaux aux frontières. Lesquelles sont franchies quotidiennement dans les deux sens par 30.000 personnes, selon The Independent.

Relations économiques très étroites
Dans ce contexte, nombre de Nord-Irlandais, qui ont voté à 55,6% contre le Brexit, craignent qu'une sortie de l'UE ne se traduise par un retour des contrôles douaniers avec l'Irlande. Processus qui pourrait pénaliser la circulation des personnes et les échanges commerciaux entre les deux parties de l'île. Echanges qui s’élèvent à 39 millions d’euros par an.

Bien que l'Irlande ait diversifié ses partenaires commerciaux depuis son adhésion à l'UE en 1973, le Royaume-Uni reste son principal partenaire dans de nombreux domaines, dont l'agriculture. Ainsi, 52% du bœuf irlandais, 60% de ses fromages et 84% de ses volailles sont exportés vers Albion. Près de 200.000 emplois dépendent des échanges avec le Royaume-Uni, troisième investisseur en Irlande derrière les Etats-Unis et l'Allemagne.

Mais les relations économiques ne se limitent pas seulement aux échanges de biens et services: trois millions de touristes britanniques ont visité l'Irlande en 2013, avec des retombées financières de 819 millions d'euros. Les liens entre les deux pays sont donc très étroits. A tel point qu’en 2010, Londres a participé au plan d’aide de l’UE à Dublin sans être membre de la zone euro.

Pour autant, de nombreuses conséquences du Brexit ne devraient pas connues avant des années. Mais d'ores et déjà, le gouvernement irlandais a évoqué des mesures fiscales pour les secteurs qui risquent d'en pâtir. A commencer par l'agriculture et le tourisme.

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Le chef du gouvernement irlandais, Enda Kenny, et la Première ministre britannique, Theresa May, au 10 Downing Street à Londres le 26 juillet 2016. © REUTERS/Stefan Rousseau/Pool

Vers une réunification de l’Irlande ?
Tout cela explique aussi que dès le 25 juillet 2016, Theresa May a tenté de rassurer les deux parties. «Personne ne veut revenir aux frontières du passé», a-t-elle déclaré lors d'une conférence de presse. En promettant de trouver une «solution pratique» pour les deux parties de l'île.

La rupture avec l'Union européenne inquiète également les nationalistes nord-irlandais qui considèrent Bruxelles comme un contre-poids au gouvernement de Londres. Pendant la campagne référendaire, des militants pro-UE avaient prévenu qu'une sortie de l'Union pourrait provoquer un accès d'instabilité dans la région. Une région où des groupes républicains dissidents sont toujours suspectés d'agir, près de 20 ans après l'Accord du Vendredi saint. Cet accord avait été conclu en 1998 pour mettre fin aux «troubles», terme employé pour qualifier le conflit entre partisans de l'union avec le Royaume-Uni et nationalistes aspirant à l'union avec l'Irlande. Conflit qui a fait 3500 morts entre 1969 et 1998. 

Dans ce contexte, l’idée d’une réunification de l’Irlande est dans l’air. Le Taoiseach, le chef du gouvernement de Dublin, Enda Kenny, a ainsi expliqué, cité par La Tribune, que «s’il y a une preuve claire que la majorité du peuple (nord-irlandais) veut quitter le Royaume-Uni et rejoindre la République (d’Irlande), cela doit être pris en compte dans les discussions». Et d’ajouter : «L’Allemagne de l’Est, après la chute du Mur (de Berlin en 1989), a pu être absorbée par l’Allemagne de l’Ouest». En clair, l’Irlande du Nord pourrait être rattachée à la République irlandaise. Un moyen pour permettre aux habitants de la province britannique de rester dans l’UE . 

De leur côté, certains Britanniques ont déjà choisi: inquiets des conséquences du Brexit, ils se sont souvenus de leurs ascendances irlandaises et ont, d'ores et déjà, demandé un passeport de leur pays d'origine (430.000 personnes nés en Irlande et 6 millions d'individus avec des ancêtres irlandais vivent en Grande-Bretagne, rappelle Libération). Ce qui, dans les jours qui ont suivi le référendum sur l'UE, a engorgé les services administratifs des ambassades de Dublin...

La fin des avantages fiscaux ?
Au-delà de ces petits problèmes, l’Irlande peut ainsi espérer tirer son épingle du jeu du départ britannique de l'Union européenne. Tant au niveau humain qu'au niveau politique et économique. «Il peut y avoir des opportunités (…) en matière d'attractivité des capitaux étrangers», observe ainsi Martin Shanahan, directeur général de IDA (Industrial Development Agency) Ireland, l'agence chargé de trouver des investisseurs étrangers, Et de souligner qu’être un pays anglophone, comme la République irlandaise, membre de la zone euro et avec une fiscalité attractive, peut constituer un avantage certain.

Pour autant, en matière fiscale, Dublin pourrait connaître quelques problèmes. Avec un taux d’imposition sur les sociétés très favorable (12,5%, contre 33,3% en France), le plus bas en Europe de l’Ouest, elle a su devenir la tête de pont vers l’Union de nombre d’investisseurs extra-européens. Un taux qui n’est pas vu d’un très bon œil par ses partenaires de l’UE. Jusque-là, elle a pu résister aux tentatives d’harmonisation notamment grâce à l’appui du très libéral Royaume-Uni. Solidarité anglo-saxonne oblige, en dépit des blessures de l’Histoire. Mais comme dit le proverbe, on ne peut pas indéfiniment avoir le beurre et l’argent du beurre…