Brésil : l'implosion des prisons

Système carcéral brésilien. Crédit : NEF.

Le lundi 1er janvier, une mutinerie de 17 heures au sein du Complexe Pénitencier Anisio Jobim de Manaus, dans l’Amazonie au Nord du Brésil a pris fin laissant 56 morts et permettant la fuite d’environ 130 détenus. Une guerre sanglante entre les gangs pour avoir le monopole du trafic de drogue. Un cocktail explosif favorisé par les conditions de vie au sein du système carcéral brésilien.

Le 6 janvier, les proches des détenus attendent des informations au Centre Pénitencier de Manaus. Crédit : Raphael Alves/AFP

Depuis le 1er janvier, le Brésil a fait face à une vague de meurtres dans ses centres pénitenciers. Le 2 janvier, quatre prisonniers sont assassinés dans la prison de Puraquequara à Manaus, le 6 janviers une mutinerie au Centre Pénitencier Agricole de Monte Cristo à Boa Vista a fait 33 victimes et enfin quatre prisonniers ont été tués dans la nuit de 7 au 8 janvier dans la prison Raimundo Vida Pessoa où une centaine de détenus avaient été transférés après la mutinerie du 1er janvier.

La crise du système carcéral

Parmi les pays records de la taille de la population carcérale, le Brésil est dans le peloton de tête, quatrième derrière les Etats-Unis, la Chine et la Russie. En 25 ans, le nombre de détenus a connu un boom explosif passant de 90 milles à 622 milles, une croissance qui n’a pas été accompagnée par l’émergence des infrastructures nécessaires, aujourd'hui il y aurait presque deux prisonniers pour une place disponible.

Crédit : Luiz Silveira/ Agence CNJ

Un faible pour les arrestations et les incarcérations qui prime sur la présomption d’innocence. 40 % des prisonniers brésiliens sont des prisonniers provisoires c’est à dire qu’ils n’ont toujours pas été jugés en première instance. De ces prisonniers, 37% sont libérés à la suite de leur jugement. « Plus d’un tiers des personnes emprisonnées provisoirement ne reçoivent pas de peine de prison définitive, c’est une mesure de précaution. Cela montre que nous avons, de fait, un usage excessif de la prison provisoire au Brésil », affirmait en 2016, le Directeur du Département Pénitencier National, Renato De Vitto. Des jeunes la plus part du temps noirs, renvoyés à la case prison par une armée de juges souvent issus de la classe moyenne supérieure et à qui ont a donné une consigne claire: nettoyer les rues de la racaille gênante.

Une logique qui pousse certains commissariats à s’improviser prisons sans avoir les moyens de le faire, favorisant ainsi les multiples évasions. Difficile de savoir le nombre d’évasions en 2016 sur l’intégralité du territoire. Mais dans certains Etats, le nombre de prisonniers qui ont réussi à s’échapper se compte par centaine.

La surpopulation est loin d’être la seule enfreinte aux droits de l’homme. Manque d’hygiène, d’eau, de nourriture... Selon le rapport mondial de 2016 de Human Rights Watch, la prévalence du VIH au sein des prisons seraient 60 fois supérieur au reste du pays, celle de la tuberculose: 40 fois supérieure. Une conséquence qui découle de la surpopulation ainsi que du manque d’accès aux soins et de personnel soignant.

La liste des enfreintes aux Droits de l’Homme ne se termine pas là. De nombreuses ONG et associations dénoncent régulièrement les cas de tortures. Les récents événements ont remis en lumière les conditions inhumaines des prisons déjà dénoncées par la presse et les institutions internationales. L'ONU a intimé le Brésil à réaliser une enquête "immédiate, impartiale et effective". De son côté, Amerigo Icalcaterra, représente de la Haute Commission des Nations Unies pour les Droit de l'Homme en Amérique Latine, a rappelé, que "les violations aux droits de l'homme sont fréquentes dans le système carcéral brésilien, dont la pratique de la torture et des mauvais traitements, ainsi que des conditions de vie inadaptées"

Tous ces facteurs ont permis la création de véritables foyers de propagation et de recrutement pour les gangs partout dans le pays, permettant un contrôle presque total au sein des prisons.

Au sein des prisons, les factions sont reines

La mutinerie de cette semaine a remis sur le devant de la scène l’emprise des factions criminelles au sein des prisons. La politique d'incarcération massive pour combattre le trafic de drogue n’a malheureusement pas porté ses fruits. Bien au contraire, elle a permis d’amplifier et de fortifier les factions criminelles. Selon André Bezerra, Président de l’Association des Juges pour la Démocratie, « Ca été (la politique d’incarcération systématique) la solution pour lutter contre la violence et la criminalité. Et cela n’a permis en rien une réduction de la violence ou du trafic. Au contraire. A qui tout cela profite ? Au crime organisé. C’est un combustible pour le crime ».

Le recrutement, la formation, la gestion du traffic... tout se fait depuis les prisons. Les factions dirigent tout et il vaut mieux rapidement s’affilier à l’une d’entre elles si l’on veut être protégé, sous peine de menace contre sa famille et ses proches. Une omniprésence des factions qui poussent les institutions à se plier à leurs demandes : séparer les factions dans les cellules pour éviter les affrontements, négocier avec les chefs -téléphones, nourritures spéciale, avantage en nature...-pour tenter de conserver la paix sociale.

Après 20 ans de paix relative: l’alliance rompue

Pendant près de vingt ans les deux plus grandes factions criminelles du Brésil ont cohabité en harmonie et collaboré, s’apportant entraide face aux autres groupes et soutien aux frontières. Une histoire d’amour qui a pris fin a petit feu jusqu'à l'officialisation du divorce en octobre dernier.

Ce sont les mutineries à Rondonia et Roraima qui avaient donné l’alerte de la rupture complète de l’alliance entre les deux géants, le Commando Rouge (CV) originaire de Rio de Janeiro et le "Premier Comando de la Capital" (PCC, primeiro comando da capital)*, originaire de Sao Paulo. Camila Caldeira Nunes Dias est chercheuse et spécialiste du PCC. Pour elle, c’est la volonté d’expansion des territoires et de la mainmise sur les routes du trafic qui sont à l’origine des affrontements. Le PCC veut sa part de gâteau à Rio, un Etat lucratif pour le trafic.

Ce serait cette rupture qui aurait poussé les alliés du CV, la Famille du Nord, a tué ceux du PCC au sein du pénitencier de Manaus ce week-end.

Depuis plusieurs mois, les policiers interceptent des communications téléphoniques, la plupart de Léo Fantasma, un membre important du PCC coordonnant les opérations depuis sa prison. Ces communications ont permis de comprendre la volonté et la politique d’expansion du PCC dans l’Etat de Rio, l’enfant chéri du Commando Vermelho. Le commissaire Antenor Lopes a coordonné l’enquête de l’expansion à Rio, il a pu constater que le PCC commence par s’approcher des villes à l’intérieur de l’Etat de Rio avant de s’attaquer à la ville en elle même. Durant l’une des communications, un membre affilié du PCC déclarait que 80 criminels de l’intérieur de Rio auraient déjà rejoint les rangs. Le PCC est une vraie entreprise et afin de gagner le monopole du trafic, il a recourt à la « politique » plus que la violence, contrairement aux factions de Rio.

« A l’inverse des autres factions de Rio qui s’affrontent, le PCC veut coopter les bandits en usant l’argument de l’unité. Ils parlent directement au "Boss", le "Dono" du trafic de ces lieux, offrant une assistance même judiciaire. Ils veulent étendre le marché. C’est un travail de fourmi » , affirme Antenor Lopes.

Comando Vermelho: de la revendication politique au trafic.

Le Comando Vermelho est né à la fin des années 70, pendant la dictature au sein de l’ancien complexe pénitencier de l’Ile d’Ilha Grande au Sud de Rio durant la dictature. Sous la dictature, les «prisonniers politiques » se retrouvaient enfermés avec les prisonniers de droit commun. Communistes, intellectuels, terroristes, guerrilleros se mélangeaient aux voleurs de poules. La prison d’Ilha Grande, surpeuplée, a fait naître un mouvement politique de revendication des droits des prisonniers, transformé en "Comando Vermelho".

La volonté était de se libérer de l’Etat, d’être un contre pouvoir et le slogan adopté fleurait bon l'influence française: Paix, Justice et Liberté. Très vite le groupe se forme et devient le principal instigateur de braquages et de traffic de drogues. Détenant le monopole au sein de l’Etat de Rio de Janeiro, le CV jouit d’une reconnaissance historique mais il est considéré par les spécialistes comme plus sanguinaire qu’organisé. La cooptation des territoires se fait par la guerre, non par la négociation.

Rio de Janeiro (RJ), 25/11/2010, Violência no Rio / Vila Cruzeiro - Operação policial, com apoio da Marinha, na Vila Cruzeiro, localizada no Complexo do Alemão, no bairro da Penha, zona norte da cidade. Foto: Marcelo Carvanal / Agência O Globo

Rio de Janeiro (RJ), 25/11/2010, Graffiti sur le mur à la Vila Cruzeiro, "Attention, habitants pendant les jours de guerre, evitez de sortir de chez vous... Merci : CV. Photo: Marcelo Carvanal / Agence O Globo

Le PCC: l’art du business

C’est aussi au sein de la prison, lieu de prédilection du recrutement, que nait en 1993, le PCC. Bien que beaucoup plus récente que le CV, en quelques années elle est devenue la plus puissante en terme d’organisation et de structure, détenant le monopole dans plusieurs Etats du pays dont celui de Sao Paulo. De fait, le PCC est une vraie entreprise, du code de conduite au bonus mensuels pour les employés le respectant, il arrive a recruter notamment grâce aux avantages qu’il propose : un plan de santé, une assistance juridique et funéraire (au cas où les choses tournent mal), de meilleures conditions dans les prisons et un soutien dans les pays frontaliers.

L’organisation est tentaculaire. Lors d’une opération de grande ampleur, la police a divulgué un organigramme de l’une des cellules du PCC comprenant des dizaines d’avocats faisant le lien entre la faction et les prisonniers.

Le Gouvernement se positionne

Alexandre de Moraes, ministre de la Justice a affirmé ce mardi que la mutinerie au sein du Complexe de Manaus ne s’explique pas seulement par la guerre des factions. Selon lui, plus de la moitié des prisonniers tués n’avaient aucun lien avec les factions criminelles. Le problème majeur serait la corruption qui favorise l’accès aux armes des prisonniers dangereux. En effet, la corruption elle a, mais rien ne sert de diminuer le phénomène des factions : corruption et omniprésence des gangs sont intrinsèquement liés.

Après quatre jours de silence, le Président brésilien Michel Temer a pris la parole pour faire part de ses condoléances aux familles des victimes mais aussi pour annoncer une série de mesures devant endiguer le phénomène. Le gouvernement souhaite améliorer la coopération entre les organes étatiques et fédéraux.

(Brasília, DF 05/01/2017) Reunião com o Núcleo Institucional. Foto: Beto Barata/PR

Réunion au sommet avec le massacre, de gauche à droite, le Ministre Eliseu Padilha, le Président Michel Temer e le Ministre de la Justice, Alexandre de Moraes Photo: Beto Barata/Présidence de la République

De plus, 1,2 milliard de réaux ont été libérés par le Fond National Pénitencier dont 800 millions doivent servir à la construction de nouvelles prisons. Le Gouvernement a aussi prévu la construction de cinq centres destinés aux détenus les plus dangereux. Afin de limiter la gestion des factions depuis les complexes pénitenciers, un budget de 150 millions de réaux est destiné à l'installation dans 30% des prisons de systèmes de blocage de communications téléphoniques.

Le Gouvernement souhaite aussi réviser les système des peines, des peines plus lourdes pour les crimes plus violents alors que les crimes plus légers devraient être traités par des peines plus légères ou alternatives. Et enfin une présence plus actives aux frontières.

Il est certain que ces mesures sont nécessaires mais le gouvernement doit aussi avant tout repenser sa politique de tolérance zéro contre le traffic. Emprisonner à tout va ne semble plus fonctionner.
Marie Ndenga Hagbe pour Fanny Lothaire.