Synthèse

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Burkina Faso: à quelles structures de financement ont accès les entrepreneurs?

Par Lassané Tapsoba et Seydou Ramdé, Université Aube Nouvelle - The Conversation@GeopolisAfrique | Publié le 26/07/2018 à 12H17

La Ferme avicole KISWEND-SIDA au Burkina Faso sise à 8 km site BRAFASO
La Ferme avicole KISWEND-SIDA au Burkina Faso, sise à 8 km du site de BRAFASO. Prise par le Doctorant lors d'une visite d'échange avec le promoteur de la ferme. Le fondateur raconte les difficultés pour l'accès aux financements (E-mail du promoteur: alainsorgho@gmail.com, Author provided). © E-mail du promoteur: alainsorgho@gmail.com, Author provided

Dans cet article publié par The Conversation, les chercheurs Lassané Tapsoba et Seydou Ramdé reviennent sur les modes de financement mis à disposition des entrepreneurs qui veulent développer des projets, notamment au Burkina Faso.

 

L'idée centrale de cet article est de présenter et décrypter les solutions pouvant permettre l'accès aux ressources financières pour les entrepreneurs de projets de développement en pays émergents et notamment en Afrique.

Pourquoi évoquer l'(auto)financement?
Il s’agit en particulier de montrer qu’une participation et une implication massive des adhérents, des opérateurs, des acteurs, des entrepreneurs, voire des simples sympathisants, au projet est indispensable. Il s’agit aussi d’insister sur la nature de l’engagement et/ou de la participation – en cohérence avec les moyens des acteurs – qui sera alors assimilé à un certain type « d’autofinancement ». Même si localement la partie « auto » reste faible !

Nous soulignons ici que ce mode de financement reste complémentaire à celui des banques et autres institutions de microfinance. Notons aussi qu’il ne dépend pas directement de l’aide extérieure qu’elle soit gouvernementale ou non gouvernementale (ONG).

Finalement, il s’agit ici de mettre en contact direct les porteurs de projets et les fournisseurs de ressources. De plus, le recours à l’autofinancement doit être perçu comme un instrument réellement complémentaire et incitatif pour trouver des solutions aux financements des entrepreneurs et des projets de développement stratégiques en Afrique. Nous avons retenu le cas du Burkina Faso au Sahel dès lors que ce pays apparaît comme emblématique des nombreuses spécificités et contraintes rencontrées sur le terrain dans les dossiers de financement.

Nous aborderons ici la problématique de l’autofinancement sous l’angle des outils de financement participatif et des plates-formes de crowdfunding qui restent assez peu mobilisés.

Seydou Ramdé sur chantier participatif.
Seydou Ramdé sur un chantier participatif.  © Author provided



Quelques constats sur le terrain
En nous focalisant sur l’état des lieux de l’accès aux financements au Burkina Faso, la problématique centrale peut être résumée comme suit :

Par conséquent, sur le terrain, le peuple burkinabé s’en remet à l’extérieur d’une part et à l’État d’autre part. Cette situation est difficilement acceptable et explique en partie l’insatisfaction économique et les revendications sociales perceptibles actuellement. D’autant plus qu’il existe une réelle densité et diversités de projets à financer et abordant tous les secteurs (éducation, agriculture, alimentation, services, eau, santé, bois, énergies renouvelables, numérique, etc.)

Du coté de la demande, le « terrain » fait donc émerger de multiples projets qu’il faudrait a minima collecter, étudier et évaluer afin qu’ils puissent rencontrer, de l’autre coté, l’offre de financement dans toute sa diversité

 

Une vue poulaillers CIFRADEC
Une vue des poulaillers du Centre international de formation et de recherche appliquée en développement communautaire (CIFRADEC) mobilisant des matériaux locaux et de modestes budgets. Author provided © Author provided


Quelques précisions sur les structures de financements et leur « force de frappe »
Les structures intermédiaires de financement exploitent la force de frappe d’un grand nombre et d’un réel dynamisme de clients porteurs de projets. Notons par exemple, le cas des frais de timbre qui sont passés de 25 FCFA à 50 FCFA et qui illustre une pratique contre-productive. Concrètement, une banque X peut mobiliser assez facilement et rapidement 50 millions FCFA auprès d’un million de clients. Ce potentiel massif reste finalement assez ignoré du « peuple ».

Insistons aussi sur les frais de tenue des comptes bancaires qui montrent que les structures financières classiques peuvent mobiliser des fonds colossaux auprès de leurs clients. Par exemple, avec les 200 FCFA usuels de frais mensuels de tenue de compte, cette même banque X mobiliserait 200 000 000 FCFA par mois auprès d’un million de clients.

De même, la mobilisation des ressources au niveau des opérateurs de téléphonie mobile au Burkina Faso n’est pas négligeable. Ces structures font par exemple régulièrement des actions de promotions de bonus sur les recharges en demandant à leurs clients particuliers de souscrire à 100 FCFA pour bénéficier de 300 % sur les recharges. Il y a ici une stratégie de mobilisation des petites contributions de 100 FCFA auprès d’un (très) grand nombre de clients dont les résultats sont spectaculaires. L’opérateur Orange Burkina avec ses six millions de clients mobiliserait ainsi 600 000 000 FCFA sur la base des souscriptions de 100 FCFA.

Ces exemples montrent que la mobilisation fréquente de « petites sommes » auprès de « très nombreux clients » est à la fois possible, simple et rapide notamment avec le recours à la téléphonie mobile et aux outils numériques.

Quelques pistes pour réorienter les flux financiers
Voyons à présent ce qui se passe avec l’incontournable opérateur CANAL+. Ce sont en effet des millions de Burkinabès qui sont abonnés à ces bouquets de chaînes de télévision payantes. Il s’agit de millions de FCFA engagés à chaque grande échéance comme lors la récente coupe du monde en Russie (fortement suivie en Afrique notamment avec les exploits des joueurs d’origine africaine en équipe nationale ou en équipe de France). Ces sommes pourraient être réinvesties dans l’économie nationale.

Notons aussi le cas de la LONAB une grosse machine qui pourrait aider au financement de l’entrepreneuriat.

Soulignons aussi le cas de la journée de 8 mars au Burkina Faso qui permet de mettre l’accent sur une belle possibilité de mobiliser des fonds au profit d’un grand nombre de femmes porteuses de projets. Combien de milliers de pagnes sont vendus à l’occasion de cette cérémonie festive ? Combien de millions sont dépensés par ces femmes et leur famille pendant cette journée ? Alors que – paradoxalement – ces mêmes femmes souffrent de manque de financement pour leurs nombreux projets commerciaux.

Les dépenses moyennes par foyer liées aux fêtes de fin d’année au Burkina Faso ne sont pas suffisamment connues et tracées comme en France mais elles sont importantes et massives. Combien de milliards de FCFA sont dépensés par le peuple burkinabé à l’occasion des nombreuses et rituelles fêtes (mariages, baptêmes, anniversaires et cérémonies funèbres) ? Si chacun cédait 50 % de ses dépenses pour le financement des entrepreneurs, des opérateurs et des porteurs de projets stratégiques, alors le pays bougerait !

Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre à quiconque mais juste de souligner que des financements massifs seraient disponibles si une réorientation – même modeste – de nos dépenses était à l’ordre du jour. Cela pourrait notamment palier les insuffisances de financement public.

Quelques pistes d’expérimentation du financement participatif
L’idée est de rester connecter au terrain et aux communautés locales afin de rendre leur financement ancré et participatif avec une implication claire vers le résultat final et l’intérêt collectif.

Les communes par exemple peuvent s’organiser autrement en mobilisant le grand nombre de la population des villages membres autour des projets d’intérêts communautaires. Le cas des éleveurs de chèvres de la commune d’Arbinda au Soum en est une belle illustration. Les communes peuvent ainsi s’organiser pour financer les jeunes entrepreneurs.

Les communautés catholique, musulmane et évangélique ensuite peuvent être (mieux) mobilisées. Elles proposent déjà un certain type de financement participatif de proximité mais qui reste centré sur la construction et l’équipement des lieux de culte. Parallèlement, elles ont créé des ONG pour appuyer le développement local mais combien dépendent encore des financements de l’extérieur ?

Il est enfin possible d’expérimenter le financement participatif avec les élèves et avec les étudiants pour financer des projets qui touchent leurs centres d’intérêt (éducation, santé, numérique…).

Rêvons aussi un peu, la plate-forme nationale avec une communauté d’un million de membres pourrait aisément mobiliser 40 milliards pour financer les projets – qui existent actuellement « dans les cartons » – de 4 000 jeunes.

Soulignons à ce sujet que cette même communauté peut financer les investissements de la journée du 11 décembre, célébrée comme journée de l’indépendance de notre pays. Les budgets alloués à la journée à Gaoua et à Manga sont massifs et témoignent qu’une communauté de 10 millions de membres peut financer les grands investissements avec de petites contributions. Dans le même ordre d’idée, le pays serait en mesure de financer, avec de modestes contributions et de bons outils de collecte, la réalisation des fermes solaires comme celle de zagtouli.

À ce propos, le projet de mise en place d’une banque agricole au Burkina Faso est excellent certes mais celui d’une plate-forme à dimension nationale – intégrant la diaspora bien évidement – accompagnant le financement participatif serait aussi une bonne nouvelle pour les porteurs de projets.

Dépasser les pesanteurs sociales qui freinent la mise en œuvre du FPP
Nous notons certes que L’individualisme ne facilite pas l’entrepreneuriat au Burkina Faso. Nous déplorons aussi un certain type d’ethnocentrisme et d’égoïsme et une forte dépendance envers l’aide extérieure. Certes ce sont des pesanteurs et des freins.

Néanmoins, les rapports entre structures de financement et les autres partenaires qui ont joué le rôle d’intermédiaires entre le peuple, pourvoyeur de ressources et une partie du peuple, porteur de projets sont à repenser.

Cette approche, un peu trop caricaturale et binaire, a montré ses limites pour le financement de l’entrepreneuriat et de sa diversité. Dans le même temps les outils numériques et téléphoniques ont désormais montré leur force de frappe.

Il faut à présent laisser la place – à côté des banques et des Institutions de microfinance – à d’autres formes de financement et d’autofinancement beaucoup plus proche des porteurs de projets et de leur projet et beaucoup moins processuels. Comme en occident, le financement et ses institutions doivent eux aussi devenir plus « agiles ». Plus rapide, moins exigeant et plus pertinent !

The ConversationEn ce sens, le financement participatif – des simples tontines numériques jusqu’aux robustes plates-formes de crowdfunding – permettra aux acteurs, confrontés au terrain, aux contraintes et aux marchés, de promouvoir plus directement leur projet. Ils pourront ainsi en assumer plus clairement la réussite ou, bien entendu, l’échec éventuel.

Lassané Tapsoba, Docteur, Sciences de Gestion, Université Aube Nouvelle et Seydou Ramdé, Doctorant en Sciences de Gestion, Université Aube Nouvelle
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.