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Cameroun: l’anglais, facteur d’un conflit qui pourrait dégénérer «en guerre civile»

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 16/12/2016 à 17H12, mis à jour le 16/12/2016 à 17H12

Docteur Pierre-Yves Bassong
Médecin neurologue à l'hôpital de Bamenda (nord-ouest anglophone), le Docteur Bassong Pierre-Yves est l'initiateur d'une pétition francophone envoyée au président camerounais Paul Biya au sujet du conflit qui agite les régions anglophones. © Photo/nglpphon P.Y Bassong

La tension est retombée dans les régions anglophones du Cameroun qui se sentent marginalisées par le pouvoir, mais pour combien de temps? Interrogé par Géopolis, le docteur Pierre-Yves Bassong ne cache pas son inquiétude. Il a adressé une pétition au président Paul Biya pour lui demander d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard.


«Il m’a fallu des semaines de réflexion et d’insomnie pour me décider à initier cette pétition», écrit Pierre-Yves Bassong. Ce médecin francophone parfaitement bilingue exerce à l’hôpital public de Bamenda, au cœur de la région du nord-ouest anglophone qui se sent marginalisée par le pouvoir de Yaoundé.
 
«Je sais de quoi je parle. Je ne veux pas entrer dans l’aspect politique du conflit, mais je dis que le problème de la marginalisation se ressent dans cette région où je vis. Tout le monde le ressent. Nous les médecins qui sommes en région anglophone, nous avons l’impression que peut-être le chef de l’Etat ne le sait pas, mais sa simple présence résoudrait les problèmes à 50%. Et puis son écoute permettrait de résoudre les autres problèmes. C’est un chef de famille. Nous suggérons au chef de l’Etat de se déplacer vers ces populations pour leur dire qu’il a entendu leurs problèmes. Il faut éviter que les gens deviennent radicaux», confie-t-il à Géopolis.
 
Les régions anglophones vivent au ralenti
Le jeune neurologue francophone camerounais constate que la psychose s’est développée dans les deux régions d’expression anglaise où le conflit s’est déclaré. Beaucoup d’activités se sont arrêtées et les enfants ne vont plus à l’école, faute d’enseignants qui sont en grève.  Et le système sanitaire risque d’être paralysé, prévient-il.
 
«Je suis président du syndicat des médecins du Cameroun. Je dois rappeler que presque la moitié des facultés de médecine du pays sont fermées. Elles ne fonctionnent pas. Parce que les enseignants sont en grève.
 
Le docteur Bassong explique à Géopolis que le système sanitaire camerounais n’a pas les moyens de gérer une confrontation majeure qui risquerait de se produire dans ces régions anglophones si les autorités laissent pourrir le conflit.
 
«Déjà, nous sommes dans un état où nous n’avons pas d’assurance maladie. Les Camerounais peinent à se soigner. Nous voulons donc éviter des situations où les médecins se retrouvent avec des blessés et des malades qu’ils ne peuvent pas soigner.»
 
L’heure ne saurait plus être au déni de la réalité, écrit le docteur Bassong qui pointe la très faible représentativité de ses concitoyens anglophones au sein de l’appareil de l’Etat. Et cela n’est un secret pour personne, confie-t-il à Géopolis.
 
«Non compatriotes anglophones n’ont pas assez de représentation dans notre gouvernement. Ils s’en plaignent. Il suffit de prendre la liste des membres du gouvernement pour s’en rendre compte. Je ne dénonce absolument rien qui ne soit connu. Tout le monde est au courant.»
 
L'anglais au cœur du conflit
Et que dire de l’anglais, pourtant considéré comme langue officielle au même titre que le français, mais que l’administration a toujours relayé au rang de deuxième langue, déplore le docteur Bassong. Il met en garde contre le pourrissement du conflit dont les conséquences pourraient être désastreuses. Pour lui, le Cameroun n’est pas à l’abri d’une guerre civile.
 
«Comme mes autres collègues médecins, je discute avec mes patients anglophones et j’essaie de sentir ce qu’ils pensent. Il y a une sorte de malentendu avec la population qui pourrait dégénérer. Il y a déjà une certaine psychose qui est là. Et c’est pour cela que j’alerte le président pour lui dire que quelque chose est en train de se passer. Dans mon immeuble par exemple qui compte douze appartements, le bâtiment est à moitié vide. Des gens aussi bien d’expression française qu'anglaise quittent la ville de Bamenda pour aller se mettre à l’abri à Douala, à Yaoundé et dans des régions reculées. Moi qui vous parle, je ne suis pas avec ma famille ici, je l’ai laissée à Yaoundé.»
 
Le docteur Bassong tire la sonnette d’alarme avec l’espoir d’être entendu par le président camerounais. «Votre silence actuel est dangereux pour notre nation, car si rien n’est fait, votre peuple tend résolument vers une guerre civile qui, si vous ne faites pas attention, emportera votre régime», peut-on lire dans cette pétition saluée par de nombreux Camerounais.