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Cameroun: la «peur» fait fuir les francophones de Limbé

Par Dominique Cettour-Rose (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 04/10/2018 à 14H02

Des habitants région occidentale Cameroun arrivent à Buéa
En juillet 2018, des habitants de la région occidentale du Cameroun arrivent au terminal de bus de Buéa, après des heurts dans la région anglophone. © STRINGER / AFP

Les francophones de Limbé, cité balnéaire de la région du Sud-Ouest anglophone du Cameroun, avouent vivre dans la «peur». Les attaques à répétition de groupes séparatistes armés ont poussé certains d'entre eux, qu'ils soient civils ou militaires, à s'installer dans la toute proche capitale économique, Douala. Certains francophones dénoncent même des cas de «torture» sur leurs proches.


La ville cosmopolite de Limbé a perdu de sa quiétude. Dans la nuit du 26 au 27 septembre 2018, des hommes armés, présentés comme des séparatistes ont attaqué le commissariat de Mile 4, un quartier périphérique de cette station balnéaire. Bilan: au moins 8 morts dont deux policiers. Surplombé par les montagnes, le quartier est resté bouclé plusieurs jours par l'armée.



Des témoins francophones accusent aussi les séparatistes de nombreuses incursions dans la ville, destinées à intimider leur importante communauté. «Ils sont entrés dans le quartier et ont commencé à demander la maison des francophones». «Ils sont passés chez moi à deux reprises pour me kidnapper, mais je ne m'y trouvais pas, heureusement», raconte l'un d'eux à l'AFP. 

«Vivre dans la peur»
La tension entre ces deux communautés est perceptible jusqu'aux terrasses de café: à Church Street, artère chic du centre-ville, les francophones et les anglophones occupent désormais des tables bien distinctes. «En règle générale, il y a une mixité dans la vie des gens ici, mais en raison de la crise, il règne un climat de méfiance, les anglophones se méfient des francophones et vice-versa», fait remarquer Edouard, jeune cadre administratif installé à Limbé depuis plusieurs années. Comme d'autres francophones, il avoue «vivre dans la peur» et  avoir «déplacé sa famille vers Douala».

Mais «le malaise actuel peut basculer vers quelque chose de plus grave», prévient un responsable d'une ONG locale, sous couvert d'anonymat.
Installée à Limbé depuis 2005 et compagne d'un anglophone, Danielle estime quant à elle que la crise actuelle démontre que «les anglophones ont conclu qu'ils ne peuvent plus rien faire avec nous (francophones), parce qu'ils nous trouvent médiocres». 
Pour un autre, «la division n'est pas bonne» et «complique la vie à tout le monde aux plans social et économique». 

De plus, souligne l'un des rares anglophones à accepter de s'exprimer sur le sujet, le malaise repose sur un amalgame. Selon lui, le citoyen moyen anglophone pense que «les destructions et les meurtres commis par l'armée sont perpétrés par des francophones». Or il ignore, dit-il, que «dans cette armée, il y a aussi des anglophones».

Début de crise fin 2016
Les premières tensions entre ces deux communautés remontent à fin 2016, les anglophones les plus radicaux prônent la créaction d'un Etat anglophone indépendant qui regrouperait les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. Ces revendications corporatistes avaient provoqué à l'époque des manifestations et conduit à des arrestations.

D'abord socio-politique, cette crise larvée s'est progressivement transformée en conflit armé opposant les troupes d'élite des forces de sécurité camerounaises à des séparatistes armés de plus en plus nombreux. Les attaques contre les symboles de l'Etat, commissariats en tête, et les enlèvements de fonctionnaires, ont contraint de nombreux responsables à fuir leurs administrations dans certaines localités anglophones.

Au conflit entre l'armée et des séparatistes dans les régions anglophones s'ajoute les attaques persistantes des djihadistes de Boko Haram dans le nord du pays. C'est dans ce climat sécuritaire, avec l'armée déployée dans trois des dix régions du pays, que plus de 6,5 millions de Camerounais sont appelés aux urnes, le 7 octobre 2018. Paul Biya, 85 ans dont 35 au pouvoir, brigue un septième mandat à la tête du Cameroun, où 75% de la population n'a connu jusqu'à présent que lui comme président.