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Cannes 2015 : «les Africains ne contrôlent pas leurs propres images»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 21/05/2015 à 10H57, mis à jour le 21/03/2017 à 11H39

Le cinéaste Samba Gadjigo
Samba Gadjigo, biographe officiel du réalisateur Sembène Ousmane, et co-réalisateur du documentaire «Sembene!» © Samba Gadjigo

«Il faut créer notre propre miroir et faire en sorte que le monde nous voit à travers lui», dixit Samba Gadjigo. Le co-réalisateur d'un documentaire sur le cinéaste Sembène Ousmane, projeté pendant le Festival de Cannes, plaide pour que le continent maîtrise mieux sa production cinématographique.

Samba Gadjigo enseigne la littérature et le cinéma d'expression francophone à l'université américaine Mount Holyoke College. Il est l'auteur d'Ousmane Sembène : une conscience africaine (Editions Homnisphères), la biographie officielle du réalisateur sénégalais publiée en 2007. Avec Jason Silverman, il a présenté à Cannes Classics Sembene!, un documentaire sur le célèbre cinéaste africain.

Les films africains sont toujours très rares à Cannes. Vu de France, on a parfois l'impression que les Américains sont plus intéressés par le cinéma africain...
Les universités et les institutions américaines constituent un très grand marché pour les productions africaines parce que nous avons beaucoup de programmes liés à à l'Afrique. Il semble que les universités américaines soient plus ouvertes à l'Afrique que leurs équivalents français.

Aux Etats-Unis, le premier film africain a été distribué en 1969 : c'était La Noire de... de Sembène Ousmane (dont une copie restaurée a été présentée à Cannes Classics). Yelen de Souleymane Cissé a également eu un grand succès aux Etats-Unis. Récemment, ce fut le cas de Timbuktu, d'Abderrahmane Sissako.

Le Festival de Sundance, où 
Sembene! était le seul film africain, nous a ainsi beaucoup soutenus à travers son institut. De même que la Ford Foundation. Il y a plus d'opportunités de financement aux Etats-Unis qui sont plus ouverts aux films africains que le Vieux continent.

La France est pourtant très active dans le développement du cinéma africain à travers la Francophonie...
La France a sa propre politique culturelle et nous en sommes à la périphérie. La Francophonie soutient les films africains dans le cadre de la promotion du français. Ce n'est pas de l'aide, c'est un partenariat. La France investit dans l'expansion de sa langue, dont le cinéma africain est un vecteur. 

Les cinéastes africains, du moins francophones, doivent-ils donc trouver des financements en dehors de la France pour enfin créer une industrie sur le continent?
Tant qu'ils resteront collés à la langue française, ils auront toujours des problèmes. Le français est une langue universelle : il y a beaucoup plus de locuteurs français en dehors du territoire français qu'à l'intérieur. Par ailleurs, parler d'Afrique francophone ne me paraît pas très approprié.

Le français est notre langue officielle car nous écrivons en français. Mais dans nos familles, nous parlons des langues africaines. Il y a moins de 5% de Sénégalais qui parlent le français à la maison. Comme 
le disait le célèbre écrivain sénégalais Boris Boubacar Diop, nous sommes des francographes, pas francophones : le français est notre langue de travail.

Nous parlons d'aide parce que la majorité des Africains sont aujourd'hui incapables de produire leurs propres œuvres. Comment voyez-vous l'avenir de nos cinématographies. Nollywood pourrait-il être un exemple à suivre?
Il n'y a pas d'industrie du cinéma africain parce qu'il n'y a pas de structures de production, de distribution, un marché. A l'exception de quelques oasis : l'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Egypte, qui a la plus vieille industrie du continent. Néanmoins, le numérique a amélioré les conditions de réalisation des films. C'est léger, abordable et accessible. Les jeunes cinéastes africains en profitent.

Quant à Nollywood, je me réjouis du phénomène parce qu'on produit pour notre propre public. C'est le plus important. Je souhaiterais néanmoins que ce soit un cinéma qui ait une plus grande conscience politique. Mais au nom de la liberté des artistes, je salue ce qu'ils font. En outre, s'il faut développer une industrie, il serait souhaitable d'éviter le modèle hollywoodien où le cinéma est réduit à un objet de consommation.

Dans la conjoncture actuelle, les artistes ont une responsabilité car les gens les écoutent et les regardent. Il n'y a d'ailleurs plus d'Africains en Afrique à cause de la télévision : ils sont tous devenus des Européens dans leur manière de s'habiller et leur façon de se nourir. C'est une conséquence du fait que nous ne contrôlons pas nos propres images.

Nous sommes nourris d'images qui viennent de l'extérieur et nos images sont faites par d'autres. Je cite encore Boris Boubacar Diop qui affirme qu'il faudrait que nous allions au-delà du miroir. Il faut créer notre propre miroir et faire en sorte que le monde nous voit à travers lui. Les images de l'Afrique, du Noir dans le cinéma mondial, sont un miroir brisé, un prisme déformant.

L'aspect le plus pernicieux de la colonisation, c'est sur le plan idéologique, psychologique et mental. Et il est le plus difficile à anihiler. Cinquante-cinq ans après l'indépendance, nous parlons toujours la langue des colonisateurs. Le changement doit donc s'opérer au niveau mental.

Comment produit-on des images quand on a pas le soutien des Etats?
Ce n'est pas le rôle de l'Etat de déverser des milliards pour que les cinéastes fassent des films. Les Etats doivent seulement créer les conditions qui permettent aux cinéastes de faire circuler leurs films en Afrique. On ne peut pas demander à des artistes de faire des films, et de construire des salles de cinéma.

Pensez-vous que les Africains, qui ont les moyens d'investir dans le cinéma, sont conscients que c'est un élément de soft power ?
Le soft power est tel que la puissance des Etats-Unis n'est ni liée au Pentagone ni à Wall Street, mais à Hollywood. Dans nos pays, que vous dites francophones, il n'y a aucun musée digne de ce nom. Il faut aller à Paris, à Londres ou à New York pour découvrir l'art africain. C'est un cercle vicieux qu'il faut briser même si je suis conscient du fait qu'il y a de nombreuses autres priorités. Jusqu'ici, on n'arrive pas à faire boire nos populations. Néanmoins, l'erreur, c'est de penser qu'il peut y avoir un développement sans culture.

En quoi Sembène Ousmane est-il une source d'inspiration pour ceux qui veulent changer la donne?
Sembène Ousmane est bien connu aux Etats-Unis et à l'étranger. Il l'est moins en Afrique. C'est pour cela que j'ai co-réalisé Sembene!, c'est ma manière de l'offrir en modèle. Sembène Ousmane est devenu réalisateur à 40 ans. Quand il a fait Borom Sarret (son premier court métrage sorti en 1963, NDLR), il n'avait pas d'argent. Il avait juste une vieille caméra 16 mm qu'il avait ramenée d'Union soviétique. C'est un autodidacte. Les moyens sont en nous, pas en dehors contrairement à ce que pensent beaucoup d'Africains.