Trois questions à...

Ethiopie,  Afrique

Cannes 2015 :«L'Ethiopie est un beau et riche pays»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 23/05/2015 à 18H10, mis à jour le 26/05/2015 à 17H30

Le cinéaste éthiopien Yared Zeleke
Le cinéaste éthiopien Yared Zeleke. © Adrian O Smith

Faire partie d’une sélection officielle cannoise, c’est une première pour l’Ethiopie. Elle la doit au jeune cinéaste de 36 ans, Yared Zeleke, qui signe «Lamb», projeté à Un Certain Regard. Un film sur la solitude d'un enfant qui évoque, en toile de fond, la malnutrition. L'artiste est le représentant d'un pays où le cinéma se porte bien et où le public est friand des productions nationales.


Lamb marche dans les pas d’un jeune garçon, confié par son père à un oncle après la mort de sa mère, victime de la famine à cause de la sécheresse. L'enfant, qui se languit de ses parents, n'a qu'un ami : un mouton. Quand la chair de son animal de compagnie devient l'objet de convoitise de sa nouvelle famille, il est prêt à tout pour le sauver. A travers les pérégrinations du jeune Ephraim, Yared Zeleke explore les enjeux liés à l'alimentation dans le monde paysan. Le résultat est un émouvant et magnifique voyage dans la verte campagne éthiopienne.  
 
C’est la première fois qu’un film en provenance d’Ethiopie débarque sur la Croisette. C’est un évènement d’autant que les cinéastes africains sont souvent très rares au Festival de Cannes. Que ressentez-vous?
C’est un honneur d’être sélectionné au Festival de Cannes et je lui suis très reconnaissant de m’avoir offert cette opportunité aujourd’hui et auparavant par le biais de l’Atelier de la Cinéfondation qui avait déjà sélectionné mon projet en 2013. Je réalise que nous sommes très peu de cinéastes africains à avoir eu cette chance. En Afrique, nous avons besoin que nos Etats soutiennent le cinéma. Nous avons également besoin d’être soutenus à l’étranger.

Mon projet a été sélectionné à l’international sur présentation du script. Mon propos a donc fait écho et je suis heureux d'avoir pu raconter une histoire universelle. Par ailleurs, on ne voit pas souvent des gens qui me ressemblent et qui viennent d'où je viens sur les écrans. J'espère que ce film, ainsi que les précédents comme Timbuktu (2014), ouvriront les portes et permettront à d'autres de montrer leur film à Cannes. 
 
Comment se porte le cinéma éthiopien ? 
C’est l’une des plus importantes industries du continent africain et elle est en pleine croissance. Nous disposons d’une quinzaine de salles de cinéma et d'un vivier de quelque 3 millions de spectateurs. Pour un pays en voie de développement, ce n’est pas rien, quand on sait que les jeunes ont peu de revenus. Une place de cinéma coûte cher. Les Ethiopiens aiment se voir à l’écran. Nous payons nos places et nous attendons dans de longues queues, parfois sous la pluie, pour voir nos productions, même si elles ne sont pas de très bonne qualité. Mes parents allaient déjà beaucoup au cinéma. L’Ethiopie est le premier pays africain à s’être doté d’un cinéma indépendant.
 
Dans votre film, vous parlez beaucoup de nourriture, de malnutrition et de faim. Nous nous souvenons tous de ces images des victimes de la famine, dans les années 80, qui ont fait le tour du monde et auxquelles on continue d’associer l’Ethiopie. Cependant, vous avez décidé de nous offrir une autre perspective. Les effets du réchauffement climatique sur la production constituent-ils de nouveau une menace pour votre pays?
L’Ethiopie, à l’instar de l’Afrique en général, a un immense problème d’image. Nous sommes l’une des régions les plus incomprises du monde. Pour moi qui mesure la portée du cinéma et en sachant que mon film allait être vu à l’étranger, tout comme en Ethiopie, je voulais partager une histoire universelle, le sujet étant celle d’un enfant qui souffre de la perte de ses parents. Enfants et adultes peuvent se reconnaître dans cette histoire. Ensuite, je voulais montrer que l’Ethiopie est un pays riche, comme le continent africain. Ce dont nous avons besoin pour lutter contre ce monstre qu'on appelle «pauvreté», c’est d'éducation.

C’est ce message qui est porté par le personnage de Tsion (une jeune femme qui s'instruit et se documente sur les moyens d'accroître la productivité agricole et les moyens de bien se nourrir, NDLR). Elle représente le futur. Car nous n’avons pas besoin de fuir notre beau et riche pays. Pour ce qui est du réchauffement climatique, c'est devenu un véritable problème. Il touche principalement les agriculteurs qui font de la culture vivrière. C’est le cas de 80% des paysans éthiopiens. Nous sommes très vulnérables face au changement climatique. Et ce n’est pas à cause de la faim ou de de la famine. C'est plutôt un problème de malnutrition. Ce qu’il faut, c’est éradiquer cette menace qui pèse sur nos agriculteurs. Vous le voyez dans le film, l’Ethiopie est un territoire vert.
 
L’image que l’on projette de l’Ethiopie depuis des années n’est pas très juste. Ce que nous avons connu dans le passé n’avait pas seulement une origine environnementale, c’était aussi politique. Et cela s’est passé dans une région en particulier, à savoir le nord du pays. L’Ethiopie a la surface de la France, du Portugal et de l’Espagne réunis. Tout ce dont le monde se souvient encore, c'est d'un évènement qui s'est produit il y a une trentaine d’années dans une province en particulier et qui nous a tous traumatisés en Ethiopie.