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Centrafrique: les faux passeports diplomatiques, symptômes d'un pays à la dérive

Par Michel Lachkar@GeopolisAfrique | Publié le 21/06/2018 à 09H53, mis à jour le 21/06/2018 à 09H53

Le tennisman Boris Becker avec président centrafricain Faustin Touadera
Le tennisman Boris Becker avec le président centrafricain Faustin Touadera, le 27 avril 2018 à Bruxelles. © AFP/IRLE MOSER RECHTSANWALTE

L'ancienne star du tennis mondial Boris Becker a brandi un passeport diplomatique centrafricain pour se défaire d'une poursuite pour dette à Londres. En Centrafrique, malade de la corruption, affairistes et «conseillers douteux» sont nombreux à disposer de faux passeports diplomatiques. Ce pays est depuis des décennies la terre de tous les trafics: diamants, bois et maintenant passeports.


La Centrafrique, malade de la corruption et de la prédation. L’ancienne star du tennis allemand Boris Becker détient depuis deux mois un passeport centrafricain qui lui donne une immunité diplomatique. A Bangui, on feint la surprise. «Le passeport diplomatique que Boris Becker détient est un faux», a assuré à l'AFP Chérubin Moroumba, directeur de cabinet du ministre centrafricain des Affaires étrangères.

Ce passeport, qui a été établi le 19 mars 2018, affiche un numéro de série qui correspond à «des passeports vierges volés en 2014», selon M.Moroubama.

Les liens de Becker avec Bangui ne tiendraient qu'à une seule rencontre avec le président Faustin-Archange Touadéra, en avril à Bruxelles, selon une photo publiée sur Twitter par l'ancien joueur, serrant la main du président.

«Compte tenu de l'extrême faiblesse des autorités et leur corruptibilité, les escrocs et aigrefins de tous bords trouvent toujours le moyen d'accéder au président et de profiter de la situation», estime Thierry Vircoulon, spécialiste de la Centrafrique à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Ce pays est un terrain parfait pour les flibustiers des affaires», affirme-t-il.

«La Centrafrique est devenue le pays malade de la région. Tous les seigneurs de guerre de la zone s’y sont installés et y font de l’argent»a affirmé Thierry Vircoulon

«Conseiller blanc»
C’est la continuation d’une mauvaise gouvernance qui remonte à loin. Avec des interventions extérieures permanentes pour sécuriser des présidents fragiles.

En juin 2002, l'ex-gendarme français Paul Barril, reconverti dans la sécurité privée en Afrique, avait été nommé responsable de la lutte contre le terrorisme intérieur et extérieur par le président Ange-Félix Patassé (1993-2003).

Sous François Bozizé, qui l'a renversé en 2003, même schéma par lequel sont nommés de nombreux «courtisans véreux» et «conseillers douteux, mais parlant haut et fort», selon la formule de Jean-Pierre Tuquoi dans Oubangui-Chari, le pays qui n'existait pas«Tous ces rapaces n'ont qu'une idée en tête: faire fortune très vite. Les uns siphonnent l'argent de l'aide internationale, d'autres escroquent sans vergogne l'Etat», écrit le journaliste français dans ce livre paru en 2017.

A l'époque, «de nombreux conseillers et proches de François Bozizé ont bénéficié de passeports de complaisance» moyennant finances, indique dans une plainte déposée en France en 2015 contre M.Bozizé, William Bourdon, avocat du gouvernement centrafricain. Parmi eux, selon lui, l'opposant kazakh Moukhtar Abiazov, une ancienne conseillère de l'ex-président libyen Mouammar Kadhafi et un homme d'affaires israélien.

En 2010, le président Bozizé a élevé commandeur de l'Ordre du mérite centrafricain le maire de Levallois (banlieue parisienne), Patrick Balkany. L'homme politique français controversé est cité dans la plainte de Me Bourdon comme intermédiaire présumé du groupe français Areva avec la présidence centrafricaine (pour l’achat d’une mine d’uranium).

Après la France, c’est la Russie qui aujourd’hui déploie des formateurs et livre des armes à Bangui: le fauteuil de conseiller sécurité du président Touadéra est occupé par le Russe Valeri Zakarov, nommé il y a quelques mois.

Dans les années 2000, le trafiquant d'armes russe Viktor Bout, surnommé le «marchand de mort», a été directeur général de la compagnie aérienne Centrafrican Airlines. Il a depuis été arrêté en Thaïlande en 2008 et extradé aux Etats-Unis où il a été condamné à 25 ans de prison par la justice américaine pour trafic d'armes.

Le temps des affaires n'est pas fini
En octobre 2017, un homme d'affaires belge a affirmé à l'AFP que la Centrafrique lui avait proposé un poste de consul honoraire en Belgique à la suite d'un gros contrat signé à la présidence.

Plus récemment, un autre Belge, le diamantaire Peter Meeus, a été nommé conseiller du gouvernement centrafricain, avec pour mission de travailler sur tout ce qui touche au processus de Kimberley, le système de certification internationale chargé d'éliminer du marché les diamants «sales». Comme l’indique International Crisis Group, «la RCA est un Etat qui a longtemps cessé d’exister. Et le diamant y est pour quelque chose.» 

La malédiction du diamant                
En effet, les mines de diamants ont été au cœur des affrontements qui opposent depuis plus de deux ans les milices Seleka (musulmans) et les anti-balaka (chrétiens), deux groupes armés rivaux qui ont mis le pays à feu et à sang.

C’est pour empêcher que l’argent de ce minerai ne serve à alimenter les violences que les inspecteurs du processus de Kimberley avaient suspendu la vente du diamant centrafricain sur les marchés mondiaux.