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Cevital sauveur ou fossoyeur de Fagor-Brandt ?

Par Jacques Deveaux@GeopolisAfrique | Publié le 16/04/2014 à 15H17, mis à jour le 21/04/2014 à 10H39

Cevital-Fagor-Brandt
Photo-montage: Tout sur l'Algérie © Photo-montage TSA

Fagor Brandt ex-fleuron de l’électroménager va pouvoir poursuivre son activité. C’est un groupe algérien, Cevital, qui reprend le fabricant franco-espagnol. Derrière le chèque de 25 millions d’euros pour récupérer les marques, il y a le premier groupe privé algérien et son tout puissant patron Issad Rebrab. Un groupe aux multiples activités et un patron très ambitieux.

 
C’est un ouf de soulagement pour deux-tiers des salariés soit 1200 personnes. L’offre de Cevital a été acceptée. En France les usines de Vendôme et Orléans sont conservées. Conservés également le siège de Rueil-Malmaison et le SAV.
Quant aux deux usines de Vendée, elles sont reprises par des entreprises locales et devrait assurer de la sous-traitance pour Cevital.
 
Selon les syndicats, 100 millions d’euros seraient investis en France. Au total on parle d’un besoin de 200 millions d’euros pour relancer l’activité. L’Etat français met déjà 47,5 millions d’euros dans la corbeille sous la forme d’un prêt du fond de développement économique et social.
Toute la question est de savoir ce qui intéresse Cevital : les usines ou les marques ?
 Le groupe algérien a déjà fait un chèque de 25 millions d’euros afin de pouvoir utiliser les marques Vedette, Brandt, Sauter, De Dietrich. La forte image de savoir-faire et de terroir que véhiculent ces marques ne s’est pas ternie. Mais les produits sont devenus trop chers par rapport à la concurrence délocalisée dans les pays à bas coût de main d’œuvre.
Alors comment Cevital pourrait-il faire mieux que Fagor ? A savoir continuer de fabriquer de l’électroménager en Europe de l’ouest ? Pour le PDG de Cevital :«la France peut être compétitive pour des produits de très haute technologie.»
 

Reportage France 3 Orléans 16 avril 2014

Les précédents
A cet égard, la reprise des activités de Michelin en Algérie en juin 2013 est révélatrice des méthodes de Cevital. L’usine de pneus pour camion jugée obsolète ne poursuivra pas son activité. Mais le groupe algérien récupère la distribution exclusive de la marque Michelin pour le pays, et règle le problème du devenir de l’usine en s’engageant à reclasser ses 600 salariés.
 
Autre dossier en juin 2013, il rachète l’entreprise française de menuiserie en PVC Oxxo. Il conserve 288 emplois sur 406.
A l’époque le journal Le Moniteur évoque la stratégie du groupe  Selon la presse algérienne, Cevital souhaite créer d’ici à 2014, une unité de fabrication de portes et fenêtres dans son pays qui fera trois fois la taille d’Oxxo. La technologie et le savoir-faire d'Oxxo lui sont en ce sens précieux.»
 
Le PDG se félicite de son acquisition dans les colonnes de Algerie-focus.com On peut aujourd’hui aller faire son marché en Europe et acquérir des usines entières pour une bouchée de pain à l’image de ce que nous avons fait avec Oxxo».
Le site annonce plus loin Les projets, on le sait, sont dans la gigantesque usine de production de fenêtres qui va démarrer à Bordj Bou Arreridj dès l’année prochaine, dans le sillage de l’acquisition toute fraîche du leader européen Oxxo».
 
En France l’usine a été secouée par un mouvement de grève en mars 2014. Le personnel n’a pas vu un euro d’investissement et se dit inquiet de voir Cevital piller la technologie.
Le savoir-faire, la renommée des marques, voilà ce qui intéresserait  Isaad Rebrab en rachetant ces entreprises. Quitte à faire fabriquer en son pays les produits dont il a acquis la propriété.  

Le Groupe
 S’il était coréen, on qualifierait Cevital de «chaebols», ces conglomérats comme Samsung, tant ses activités sont variées.
Le groupe, selon l’historique mis en ligne sur son site internet, est la première entreprise privée du pays. Il a été créé au début des années 1970 par Issad Rebrab. Au début, c’est une entreprise de construction métallique qui emploie quatre salariés. En 20 années d’acquisitions et de créations, le groupe passe de la sidérurgie  à l’informatique, puis la presse en 1991.
 
Diversification est le maître mot. Elle repose sur  le réinvestissement systématique des gains dans des secteurs porteurs à forte valeur ajoutée.» dixit le fondateur.
Aujourd’hui, on ne peut pas citer toutes les activités du groupe tant elles sont nombreuses : agroalimentaire, automobile, grande distribution. Premier fabricant de verre plat en Afrique, une activité pourtant récente apparue en 2008.
 
Cevital revendique plus de 10 000 collaborateurs. Son chiffre d’affaire s’est établi à 3 milliards et demi de dollars en 2012. Dix ans plus tôt, il n’était que de 50 millions. Et la success story n’est pas finie. Sauveur de Fagor Brandt, Cevital continue parallèlement ses investissements en Afrique.
En 2013, il signe un accord avec Djibouti pour développer les infrastructures de pêche dans le pays. Dans la foulée, il va créer un complexe agroalimentaire avec à la clé 2000 emplois.
Enfin il investit également au Soudan, cette fois dans le sucre… et tout cela avec «zéro dinard d’endettement» assure le PDG

L’homme
Sa biographie succincte publiée sur le site du groupe nous dit qu’ Issad Rebrab est né en 1944 dans le wilaya de Tizi Ouzou. Ce Kabyle fait ses études de comptabilité à Metz, où son père était marchand ambulant précise l’AFP.
«Voir grand», c’est le crédo qu’il a toujours appliqué. Expert-comptable en 1968, un de ses clients lui propose des parts dans une société de construction métallique. C’est le début de l’aventure.
 
Issad Rebrab
© Algérie-focus.com

Elle ne connaitra qu’un seul échec, la destruction en 1994 de sa plus grosse usine par les groupes armées. Officiellement, il s’agissait de représailles contre la ligne éditoriale anti-intégriste de son journal Liberté.
Coup dur, mais dont Rebrab se relèvera.
 
Un conte de fée qui interpelle dans ce pays à l’économie très dirigée. Arriver si haut ne se fait pas sans relations. Du reste, Rebrab était jusqu’en 2004 membre du Forum des Chefs d’entreprises (FCE). Il le quitte car il reproche à l’organisation patronale de soutenir le second mandat de Bouteflika.
Aujourd’hui (fortune faite ?) le ton est nettement plus libre comme le souligne Hassan Haddouche dans Algérie-Focus.«Dans la période récente, le patron de Cevital s’est montré de plus en plus offensif et il a abandonné progressivement les précautions de langage qui étaient encore les siennes voici quelques années.»
 
Que dit-il justement ? que les blocages qu’il a rencontré dans la réalisation de son projet (une ville industrielle nouvelle à l’est d’Alger) sont dus à l’entourage de Bouteflika et «n’obéissent à aucune logique».
 
Prudent l’homme n’en dit pas plus…