Ne pas diffuser ?

La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent
Albert Einstein

C’était au tout début du mois de juillet de l’année dernière. J’étais place Tahrir au Caire, dans l’attente d’un événement que même le cireur de chaussures de la corniche Maspéro savait inéluctable. Mohamed Morsi, le président égyptien allait , selon l’expression consacrée, devoir dégager. Le téléphone sonne. Un ami m’appelle de France pour m’annoncer : « Tu sais ! Un des principaux éditorialistes parisiens affirme qu’il va rester au pouvoir ! » Du point de vue de ce confrère, depuis son bureau avec vue sur la Seine, c’était tout à fait logique. Morsi avait été élu démocratiquement. L’administration Obama, persuadée qu’elle avait enfin trouvé un « bon » islamiste sunnite, le soutenait. Les correspondants et envoyés spéciaux en Egypte pouvaient toujours décrire les foules immenses et le soutien accordé par l’armée aux manifestants anti-Frères musulmans, cela ne changeait rien à la vision manichéiste de cet expert en politique étrangère.
Les aveugles
Il souffrait du syndrome de l’inertie conceptuelle. L’incapacité à adapter l’analyse et le discours aux tranformations d’une situation, d’un rapport de force. Une forme d’aveuglement, qui a frappé les médias mais aussi les services de renseignements et d’analyse au cours de l’Histoire. En 1941, aveuglé par sa vision des relations bilatérales avec Berlin, Staline n’a pas voulu voir les signes annonciateurs de l’offensive nazie contre l’URSS. Dans les années 70, les Américains n’ont pas compris la nature des événements précurseurs à la chute du Shah d’Iran et l’arrivée au pouvoir des Ayatollahs. Plus tard, ils ont refusé toutes les informations sur l’inexistence d’armes de destruction massives dans l’Irak de Saddam Hussein. On connaît la suite.
Les Israéliens, politiques, analystes et journalistes n’ont pas toujours fait mieux. La surprise stratégique de la guerre du Kippour en est un des principaux exemples. Il faudrait aussi rappeler le soutien sans faille accordé par l’armée et le Shin Beth au développement de l’Islam radical à Gaza jusqu’au jour où ces « sympathiques religieux » ont créé le Hamas dont l’objectif est la destruction de l’État juif. J’ai décrit cet épisode dans mon livre « Le grand aveuglement » .
Que faire des Palestiniens ?
Aujourd’hui, on est bien obligé de constater que ce syndrome est omniprésent chez les dirigeants et les médias occidentaux, bloqués sur la vision de l’inéluctabilité d’une paix israélo-palestinienne. Or, la probabilité d’un accord est extrêmement faible comme le prouve l’échec de l’initiative du secrétaire d’état John Kerry. Un accord était tout simplement impossible. D’abord pour des raisons politiques israéliennes.Le Likoud, le principal parti de droite, a toujours été opposé à la création d’un état palestinien indépendant aux côtés d’Israël. Le développement de la colonisation en Cisjordanie a été un de ses principaux objectifs depuis son arrivée au pouvoir avec l’élection de Menahem Begin en 1977 et après la conclusion du traité de paix avec l’Egypte en 1979. Grâce à son alliance historique avec le Sionisme religieux, près de 400 000 Juifs y habitent, transformant radicalement les données du conflit au Proche Orient. La direction de l’OLP l’a compris et admet en privé qu’elle a échoué et ne parviendra pas à créer un état indépendant.
A terme, Israël, devra donc dévoiler ce qu’il compte faire des Palestiniens. Les maintenir dans l’autonomie sous sa forme actuelle ? Des personnalités comme Ehoud Barak estiment que cela serait une forme d’apartheid. Les annexer en leur accordant tous les droits politiques – y compris la possibilité de voter pour la Knesset ? Ouri Ariel, ministre de l’habitat et colon militant le propose. Mais, à l’étranger, les images de l’occupation israélienne dérangent et les grands médias ne les diffusent plus depuis longtemps.
Crise économique oblige, les grandes chaines généralistes occidentales, occupées par la grande bataille de l’audience, ne couvrent plus l’international au quotidien. Et puis, en Europe ces images suscitent des réactions souvent anti-juives au sein de certaines populations et réveillent diverses formes d’antisémitisme. Un phénomène renforcé par l’attitude des institutions communautaires juives, identifiées à la politique israélienne, qu’elles soutiennent sans faille.
Ne pas diffuser ?
Cette montée de l’antisémitisme consolide l’inertie conceptuelle des médias. Un rédacteur en chef d’une grande agence de presse m’a dit, récemment : « Il faut faire attention. La montée de l’antisémitisme est sans précédent et il ne faut pas diffuser d’articles ou de sujets trop négatifs sur Israël ». Résultat : le dossier palestinien a quasiment disparu de la place publique occidentale. Cela fait bien entendu l’affaire de la droite israélienne, mais avec un inconvénient majeur : son discours est , lui aussi, devenu inaudible. A preuve : la rapidité avec laquelle les États Unis, l’Union Européenne, la Chine, l’Inde et la Russie ont reconnu le nouveau gouvernement palestinien soutenu par le Hamas. Le message de Netanyahu, rappelant que l’organisation islamiste prône la destruction d’Israël, n’est pas passé.
Inexorablement, ce conflit finira par atteindre son paroxysme et embraser non seulement la région mais aussi des populations musulmanes dans le monde arabe et en Europe. Les dirigeants occidentaux, analystes et éditorialistes devront alors révéler les raisons pour lesquelles ils ont laissé ce conflit glisser vers le point de non retour.

  • Pingback: Ne pas diffuser ? | Palestine Info (Fr) | Scoo...()

  • Pingback: Ne pas diffuser ? | annie bannie's Weblog()

  • http://www.Terror1979.org Shahpour

    Jugements a posteriori et distorsions historiques

    Cher Monsieur Enderlin, vous affirmez dans votre article intitulé « Ne pas diffuser ? » :
    « Dans les années 70, les Américains n’ont pas compris la nature des événements précurseurs à la chute du Shah d’Iran et l’arrivée au pouvoir des Ayatollahs. »

    A quels « événements précurseurs » faites-vous précisément référence? Soyez plus explicite à cet égard et éclairez-nous !

    A notre sens, ce genre de jugements a posteriori, totalement absent AVANT 1979, devenu pléthore immédiatement APRES, semble tout de même un peu facile.
    Dans le cas de l’Iran royal, il s’agit purement et simplement de « révisionnisme », car rien ni n’annonçait (ni ne justifiait) objectivement le basculement du pays, alors au summum de sa prospérité, de sa croissance et de son prestige, dans le Chaos et la Révolution (cf. l’étude de l’universitaire Charles Kurzman
    «The Unthinkable Revolution in Iran » Harvard University Press 2005).

    Quant « à la chute du Shah d’Iran et l’arrivée au pouvoir des Ayatollahs », processus non point brusque, mais graduel, et qui s’étendra sur plus de 14 mois (1978-79) émaillés de graves interférences étrangères avérées, le président plus « mandchourien » qu’états-unien Carter y fut pour beaucoup,
    au même titre que le félonnissime Giscard, hébergeur complice et inconditionnel soutien logistique actif du subversif imam Khomeyni autorisé à prêcher urbi et orbi le Djihad depuis Neauphle-le-Château, visité par Ramsey Clarke et bien d’autres officiels, officieux et officiers du renseignement, et last but not least, financé à hauteur de plus de cent millions de dollars (cf. Houchang Nahavandi « Khomeyni en France. Révélations sur cet étrange hôte de Neauphle-le-Château » Éditions Godefroy de Bouillon 2010 ) par la CIA
    pour renverser le Shah, sans compter les autres soutiens étatiques occidentaux de l’ayatollah non comptabilisés …

    Cessez donc de faire le naïf et de réécrire à votre guise le passé pour justifier un présent iranien ayatollesque dystopique, disruptif et anatopique, et en cela totalement aberrant, puisqu’il reste un épiphénomène cauchemardesque qui, sans lourde immixtion intrusive étrangère (US, FR, UK, URSS, etc.), n’aurait jamais eu une once de probabilité d’émergence en Iran, patrie des poètes libertaire Khayyam et ultra-royaliste paganiste Ferdowsi, même en tant que parenthèse (noire) historique, face à plus de 2500 ans de Monarchie perse dont la « République islamique » est, terme à terme, l’exact antithétique antonyme simili-frankensteinien voué à disparaître, plus tôt que vous ne le croyez, dans le néant historique d’où l’ont artificiellement tiré quelques apprentis-sorciers think-tankiens profanateurs de la plurimillénaire Civilisation royale perse.

    Shahpour Sadler, 81 ans, exilé perse, Paris, France

  • Laurent Szyster

    Le dossier palestinien a repris la place qui lui revient, entre le dossier sarahoui et le dossier Papou, avec les autres conflits post-coloniaux d'importance secondaire.