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Congé paternité, débat sur l’héritage : un pas de plus vers l’égalité des sexes en Tunisie

Par Chloe Berthod@GeopolisAfrique | Publié le 18/08/2017 à 14H45

Femmes durant Journée internationale femme en Tunisie
Tunisiennes assistant à un évènement "Tunisie... tous contre la violence" à l'occasion de la journée internationale de la femme en mars 2017 

© Amine Landoulsi / ANADOLU AGENCY

Plus de 60 ans après le Code du statut personnel, promulgué en 1956 , la Tunisie se distingue une fois de plus pour sa politique progressiste vis-à-vis des femmes. Le gouvernement a annoncé le 14 août 2017 la création d'un congé paternité. Une première alors que la veille, le président tunisien Essebsi a proposé d'ouvrir un débat sur la question de l'égalité face à l'héritage.

Le 14 août 2017, la ministre de la Femme et de la Famille, Néziha Laabidi, a indiqué qu'un Conseil des ministres restreint avait adopté un projet de loi, inédit sur le continent africain. D’une part, il prévoit un allongement du congé maternité le portant à 14 semaines (trois mois et demi) contre, actuellement, deux mois et demi dans le secteur public, et seulement 4 semaines dans le secteur privé. «Cet allongement vise à adapter la loi tunisienne à la Convention 183 de l’organisation internationale du travail (OIT) relative à la protection de la maternité, en conformité avec la nouvelle constitution tunisienne», a précisé la ministre.

D’autre part, alors que les pères tunisiens ne disposent aujourd’hui que de 2 jours de congé à la naissance de leur enfant, ils pourront bénéficier d’un congé paternité de 15 jours. Pour Monia Ben Jémia, présidente de l’AFDT (Association des femmes démocrates tunisiennes), c’est une véritable avancée. «Pour changer les mentalités, il faut impliquer davantage les pères dans l’éducation des enfants, le congé paternité va dans ce sens», a-t-elle expliqué dans un entretien avec Géopolis.

Vers l'égalité successorale ? 
Le 13 août 2017, Fête nationale de la femme en Tunisie, le président Beji Caid Essebsi a souhaité ouvrir le débat sur la question de l’héritage, particulièrement sensible dans le monde musulman. Le chef de l’état a annoncé avoir chargé une commission d’étudier «la question des libertés individuelles» et celle de «l’égalité dans tous les domaines». Commission qui devra lui remettre un rapport. Prudent, Beji Caid Essebsi a néanmoins rappelé dans son allocution: «Nous avons une Constitution (stipulant) que l’Etat est civil, mais tout le monde sait que notre peuple est musulman (…) et nous ne voulons pas aller dans les reformes qui choqueraient le peuple tunisien».

En effet, concernant la répartition successorale des parts, il est spécifié dans plusieurs versets du Coran qu’une fille doit hériter moitié moins qu’un fils. En mai 2016 déjà, un député du parti Nidaa Tounès fondé par Essebsi, Mehdi Ben Gharbia, avait déposé une proposition de loi pour faciliter l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage, provoquant une levée de boucliers. Le parti islamiste Ennahdha s’y était opposé tout comme le mufti de la République. De leur côté, les élus du Front Populaire (gauche) avaient estimé qu’il s’agissait là d’une «préoccupation de bourgeoises».

Les réactions sont un peu les mêmes aujourd'hui. Si les députés de gauche n'ont pas encore réagi, ceux d'Ennahdha, formation majoritaire au Parlement, maintiennent leur opposition. Quant aux oulémas (théologiens), ils rejètent en bloc la proposition. «L'héritage en islam est clairement expliqué dans le Coran, il ne peut être ni modifié, ni interprété», a déclaré lors d'une conférence de presse Noureddine Khadmi, ancien ministre des Affaires religieuses. 


Mais du côté de l’AFDT, on se dit «ravi» de cette ouverture. «Le président n'aurait pas fait cette annonce s'il n'avait pas senti que les opinions avaient évolué depuis», nuance Monia Ben Jémia. D’autant que, précise-t-on, c’est dans les campagnes que les femmes souffrent le plus. «Les conditions de vie et de travail des femmes en zone rurale sont déplorables», a expliqué Monia Ben Jémia à Géopolis. «C’est l’une de nos priorités, et la question de l’héritage concerne essentiellement ces femmes parmi les plus pauvres».
 
La Tunisie et les droits de la femme, un modèle ?
En matière de droit de la femme en Afrique et dans le monde musulman, on a tendance à citer la Tunisie comme une référence, mais Monia Ben Jémia reste réservée face à cette affirmation. La Tunisie est «pionnière, je suis d’accord. Mais cela ne sert pas la cause des femmes quand on dit que la Tunisie est un modèle», prévient-elle. «Il y a eu des avancées, mais il subsiste encore des discriminations à l’égard des femmes tunisiennes», ajoute-t-elle.

En cause, le Code du statut personnel justement. Promulgué en 1956, il a notamment aboli la polygamie, instauré le divorce et le consentement mutuel des époux avant le mariage. Il s'agit d'«un texte révolutionnaire pour l’époque», précise la militante, qui souhaite qu’il soit réformé, car il «est aujourd’hui le texte le plus conservateur envers les femmes». Jugé rétrograde, il organise la répartition de l'héritage et il continue à présenter l’homme comme le «chef de famille», dépositaire de l’autorité parentale, «ce qui n’est plus le cas en Algérie et Maroc», souligne la présidente de l’AFDT, qui est aussi avocate.


«On vit dans une société patriarcale depuis des millénaires, il faut du temps pour que les mentalités changent (…) et la loi peut aider, elle a un rôle éducatif», reconnait Monia Ben Jémia. Pour preuve, elle évoque le vote de la récente loi contre les violences faites aux femmes, «une belle loi» qui consacre des avancées majeures en matière d’harcèlement et de violences physiques. «La loi n’a pas encore été appliquée, mais déjà des centres d’écoutes et des refuges se créent», observe, enthousiaste, la militante.

Autre victoire, l’annonce par Beji Caid Essebsi du retrait d’une circulaire de 1973, décriée par les associations féministes, qui interdisait à une Tunisienne musulmane de se marier avec un non-musulman. Monia Ben Jémia se dit confiante. «Même si cela va prendre du temps, nous avons le sentiment d’avoir été entendues, et nous restons vigilantes», conclut-elle.