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Environnement,  Afrique

COP23. «Pour l'Afrique, la mise en œuvre des engagements pris est une priorité»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 13/11/2017 à 19H47, mis à jour le 14/11/2017 à 10H10

Seyni Nafo monsieur Climat africain 30 novembre 2015
Seyni Nafo, le monsieur Climat africain, le 30 novembre 2015 au Bourget, site parisien de la COP21. © Geopolis/FG

Le volet politique de la COP23 s'ouvre le 15 novembre 2017 à Bonn. Les négociateurs africains ont déjà défriché le terrain. Que diront-ils alors à leurs responsables politiques pour qu'ils fassent avancer l'agenda climatique de l'Afrique? La réponse de Seyni Nafo, le président du groupe des négociateurs africains sur le climat.


Quel bilan faites-vous de cette première semaine de négociations qui vont bientôt entrer dans une phase politique?
C'est une première semaine assez classique. L'atmosphère est bon enfant même si beaucoup de pays en développement ont relevé quelques difficultés d'ordre technico-politiques. Il y a par conséquent une certaine frustration du monde en développement, des pays les moins avancés aux petits Etats insulaires en passant par les grands pays émergents. Ils se demandent s'ils ne se sont pas fait avoir entre Paris et maintenant. Car tous les pays en développement ont joué le jeu et aujourd'hui, les Etats-Unis se retirent, et chacun peut juger du niveau de pression que les autres pays développés mettent sur Washington.

Pire, les pays en développement se demandent s'il n'y a pas d'autres Trump dans le système et qui minent son ambition de l'intérieur. Ceux qui sont d'ailleurs les plus frustrés aujourd'hui sont les grands Etats émergents, à savoir la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud.

Ces pays ont ratifié un accord qu'ils doivent mettre en œuvre alors même que les Etats-Unis sont sur le départ. Et cela sans qu'il n'y ait vraiment de sanction. Imaginez que la Chine ou l'Inde osent se retirer de l'accord de Paris ou que quelques pays en développement osent... Je crois qu'il y aurait alors des répercussions sur tous les plans. Le fait que les grands pays émergents se demandent aussi s'ils ne se sont pas fait avoir, peut avoir des conséquences sur les négociations. Les discours de certains groupes font penser qu'il y a de l'orage dans l'air. Nous naviguons désormais en eaux troubles.

Qu'est-ce que les pays africains sont venus défendre à la COP23?
Les COP ne s'abordent pas de manière individuelle. Les négociations sont envisagées par cycle et, par conséquent, nous mettons en place une stratégie qui couvre plusieurs COP. Paris a été la fin d'un cycle qui a commencé à Durban. 

Le nouveau cycle, ouvert avec l'accord de Paris et qui va aboutir l'année prochaine à la COP24, est celui durant lequel nous allons développer des modalités, des procédures et des lignes directrices afin de mettre en œuvre cet accord. Il s'agit de sortir de la COP 23 avec le squelette du texte qui sera négocié l'année prochaine. Plus simplement, l'accord de Paris est une loi dont nous sommes actuellement en train d'écrire les décrets d'application. Ce sont ces procédures relatives à  l'accord de Paris qui occupent une bonne partie des négociateurs du groupe Afrique. 

Quand on parle de procédures, de quoi s'agit-il exactement?
Prenons un exemple très concret, à savoir la question du financement. Dans l'accord de Paris, il est indiqué que les pays développés doivent communiquer le niveau de financement qu'ils vont délivrer dans le futur. Dans le régime précédent, ils se contentaient de communiquer sur les financements octroyés. 

Ce sur quoi nous devons nous mettre d'accord aujourd'hui, entre autres, c'est l'horizon de temps sur lequel donner l'information, le périmètre couvert, le degré de spécificité de l'information, savoir si cette dernière sera qualitative (des programmes) ou quantitative (un chiffre)...

Cet exemple permet d'illustrer l'une des difficultés auxquelles nous sommes confrontés à l'heure actuelle. Nous nous sommes rendus compte que les modalités qui sont les plus importantes aux yeux du groupe africain, notamment celles relatives à la finance, à l'adaptation et à son adéquation, sont des questions méthodologiques qui sont nouvelles pour la convention. Résultat: ces sujets avancent plus lentement que les autres. 

Qu'attendent donc les pays africains de ce nouveau cycle de négociations ouvert avec l'adoption de l'accord de Paris?
Jusqu'à l'accord de Paris et son entrée en vigueur, nous étions dans une négociation politique. Aujourd'hui, nous sommes dans une négociation technique mais avec un paradigme de mise en œuvre de l'accord de Paris. Ce qui compte aujourd'hui, c'est la mise en œuvre des engagements pris. Et c'est ce qui constitue la deuxième priorité du groupe Afrique.

Pour beaucoup de pays, les éléments techniques qui sont négociés aujourd'hui ne contribuent pas forcément à accélérer l'ambition de l'action climatique. Nous revenons donc à la table des négociations avec des enjeux qui n'ont jusqu'ici pas trouvé de réponse satisfaisante. A savoir, la clarté des règles de comptabilisation des financements octroyés ou à mobiliser, l'accès à la finance climat, le niveau de soutien à l'adaptation ou encore la priorisation des pays les plus vulnérables.Tous ces sujets déterminants demeurent encore des interrogations. 

Avez-vous fait des progrès sur ces points durant cette première semaine à Bonn?
Pas vraiment. Au contraire, il y a beaucoup de réticence aujourd'hui sur les questions liées à la finance. Cela est dû à plusieurs facteurs. Le premier est le contexte politique lié notamment à la position des États-Unis. Si elle n'a pas conduit à l'éclatement du système, il n'en demeure pas moins que c'est un acteur important qui se retire et il n'est malheureusement pas remplacé. Il n'y a aucun pays développé ou groupe de pays développés qui prend la relève sur cette question du financement ou même du leadership, en terme de réduction des émissions. Nous n'avons pas de champion(s) sur la question climatique. 

Les Etats-Unis avaient promis de contribuer à hauteur de 3 milliards de dollars au Fonds vert. On pourrait se dire qu'il ne va manquer que 2 milliards au financement climatique en général puisque l'administration Obama avait déjà versé un milliard. Mais, apparemment, il s'agit plus d'un problème de leadership que d'argent...
Il y a incontestablement un manque de leadership. Le président français Emmanuel Macron a annoncé la tenue d'un sommet sur la finance à Paris le 12 décembre 2017. L'initiative a pour objectif de maintenir l'élan politique. Nous attendons avec intérêt de voir les propositions qui seront mises sur la table lors de cette rencontre. 

Le volet politique des négociations va démarrer dans quelques jours. Quel est le message que les négociateurs africains vont transmettre à leurs responsables politiques?
Il devrait s'articuler autour de quatre points majeurs. En premier lieu, c'est celui de l'ambition en matière de réduction des émissions. Il est important que nos chefs d'Etat mettent la pression sur leurs partenaires sur cette question. Une grande majorité des pays développés s'étaient engagés en 2010 à relever ce niveau, à partir du moment où il y aurait la signature d'un accord global sur le climat. C'est chose faite avec l'accord de Paris. Cependant, depuis son adoption et même son entrée en vigueur,  aucun pays riche n'a revu à la hausse ses efforts de réduction d'émissions. Pour nous, c'est la priorité des priorités.

Ensuite, il y a la question du financement, de son accès et de l'adaptation pour les pays les plus vulnérables. Aujourd'hui avec le retrait des États-Unis, il y a 2 milliards qui manquent à l'appel au Fonds vert. Par ailleurs, le Fonds d'adaptation, dont les résultats sont probants, est quasiment en déficit chronique, pour ne pas dire en faillite structurelle. Il est censé être alimenté par par un prélèvement de 2% sur la vente des crédits carbone.
Mais la tonne de carbone ne vaut pas grand-chose, du moins pas assez pour financer le fonds. Il faut donc trouver un mécanisme de financement pérenne. Et on en revient aux 100 milliards (qui doivent être affectés au Fonds vert chaque année à compter de 2020). Quid de la mobilisation de cette somme?

Troisième point: à Paris, la communauté internationale s'était mise d'accord pour déterminer une nouvelle cible financière pour 2025. Nous sommes aujourd'hui en 2017 et les négociations n'ont même pas encore commencé. A titre d'exemple, la somme de 100 milliards avait été annoncée neuf ans à l'avance.

Le quatrième élément concerne les initiatives africaines annoncées à Paris, notamment sur les énergies renouvelables, l'adaptation... Depuis Marrakech, trois nouvelles commissions climat ont été créées et elles sont présidées par des chefs d'État africains. Elles concernent le bassin du Congo (présidée par le Congo), le Sahel (Niger) et les Etats insulaires (Seychelles). Les chefs d'État africains vont rencontrer leurs partenaires et essayer de mobiliser du soutien et faire émerger une volonté politique pour une mise en œuvre accélérée des plans d'investissements de ces initiatives.

Si cette COP23 s'achevait bien pour les pays africains, quel(s) résultat(s) devriez-vous obtenir?  
Une décision sur un mécanisme de financement qui assurerait de façon pérenne l'alimentation du Fonds d'adaptation. Aujourd'hui, c'est parce qu'il n'y a pas de financement que nous demandons le transfert de tutelle de ce fonds du protocole de Kyoto vers l'accord de Paris.

Compte tenu de la conjoncture financière internationale, pensez-vous que les pays riches, au nom de cette responsabilité partagée mais différenciée, vont vraiment financer l'adaptation?
D'abord, soyons clairs: les pays Africains financent leur adaptation beaucoup plus qu'ils ne reçoivent de soutien de la communauté internationale. Nous ne venons pas ici pour tendre la main.

D'autant que nous sommes dans un accord multilatéral, juridiquement contraignant. Les pays développés ont pris des engagements qu'ils doivent respecter. Il s'agit de responsabilité historique, de justice climatque et de respect d'obligations. Nous ne sommes pas dans de la solidarité internationale.

En outre, le postulat qui voudrait nous faire croire que nous sommes dans une situation économique qui ne permet pas aux pays développés d'honorer leurs engagements, pris volontairement, est une insulte à notre intelligence. Nous sommes dans un système monétaire global qui repose sur du papier. On crée de la monnaie point barre ! On a injecté des milliards et des milliards dans le système financier quand il il y a eu des crises. La communauté internationale a trouvé les ressources quand il y avait la volonté politique.

Comme disait le regretté président Chavez, si le climat était une banque, il y aurait longtemps qu'elle aurait été sauvée. Qu'il n'y ait pas de volonté politique, soit, mais qu'on ne nous dise pas qu'il n'y a pas d'argent. L'argent, on sait comment le trouver et on sait comment le fabriquer. Le problème aujourd'hui, encore une fois, c'est qu'il n'y a pas de leadership sur le climat. Je crois qu'il n'y aurait pas eu d'accord à Paris si le président Obama ne s'était pas impliqué comme il l'a fait. De même, l'accord ne serait certainement pas entré en vigueur moins d'un an après son adoption.