Le point sur...

Politique,  Côte d'Ivoire,  Afrique

Côte d'Ivoire: «Ils ont tué 7 membres de ma famille» sans jamais être inquiétés

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 25/05/2018 à 14H41, mis à jour le 28/05/2018 à 11H10

Cette Iviorienne vient d'apprendre mort son enfant tué par balle en 2010
La détresse d’une mère ivoirienne. Elle vient d’apprendre la mort de son enfant tué par balle pendant la crise politique en 2010.
© Photo AFP/Issouf Sanogo

Ils sont nombreux à souffrir en silence sept ans après la crise post-électorale ivoirienne qui a fait au moins 3000 morts. Certains ont vu leurs familles décimées. Des ONG de défense des droits de l’Homme se font l’écho de leur cri de détresse. Elles interpellent le président Alassane Ouattara pour le mettre en garde contre «le règne de l’impunité et la justice des vainqueurs».


Sur son site internet, la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) a mis en ligne une courte vidéo dans laquelle des victimes ivoiriennes racontent leur calvaire. Des témoignages glaçants d’hommes et de femmes désespérés qui ont perdu les leurs durant la crise post-électorale de 2010-2011 en Côte d’Ivoire.

«Ils ont tué mon père, ils ont tué son grand frère, ils ont tué son cousin. Jusqu’à sept personnes dans la même famille», témoigne un homme qui attend toujours que justice soit faite.

Dans la même vidéo, une victime raconte son viol par des hommes en armes. Elle fait partie des 1500 femmes qui ont subi le même sort durant cette période.

«Ils ont fini par me violer alors que je les suppliais de m’épargner. Il faut que ces gens-là soient condamnés pour que la paix s’installe en Côte d’Ivoire. Tant qu’ils ne sont pas condamnés, les mêmes choses vont se répéter», prévient-elle.

C’est aussi le message qu’une dizaine d’ONG ont fait parvenir au président ivoirien Alassane Ouattara, dans une lettre conjointe. Parmi les signataires figurent la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme, Human Rights Watch (HRW) et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH).

«Sept ans après les graves crimes commis en Côte d’Ivoire, les victimes ont besoin de justice. A mi-parcours de son mandat, le président Alassane Ouattara doit tenir ses engagements répétés d’une justice équitable, condition d’une paix durable en Côte d’Ivoire», indique le vice-président de la FIDH, Drissa Traoré.

Les promesses non tenues du président Ouattara
Le président Ouattara avait pourtant promis à maintes reprises que les victimes obtiendront justice.

«Il n’y aura pas d’impunité en Côte d’Ivoire. Tous ceux qui ont commis les atrocités seront jugés… Je trouve inadmissible que ces hommes qui ont tué, qui ont brûlé des gens, qui ont violé des femmes, se conduisent aujourd’hui comme s’ils étaient des anges, comme s’ils n’avaient rien fait», avait-il martelé en avril 2015.

De belles paroles restées sans effet à deux ans de la fin de son deuxième mandat. Si plusieurs partisans de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, détenu à la Haye, ont été traînés devant les tribunaux ivoiriens et condamnés à de lourdes peines de prison, ceux qui ont aidé le président Ouattara à s’installer au pouvoir à Abidjan n’ont jamais été inquiétés. A commencer par ses anciens chefs de guerre.

«Je ne sais quel juge pourrait amener un mandat d’arrêt à quelqu’un qui se trouve être l’un des piliers de l’administration actuelle», fait remarquer un opposant ivoirien qui estime que la justice ivoirienne a les mains totalement liées.

Une accusation balayée par les autorités ivoiriennes. Abidjan insiste sur la nécessité de mener les enquêtes nécessaires, le temps qu’il faudra, sans chercher à se substituer à la justice.

L’exhumation des charniers pour fournir les preuves
En interpellant le président Alassane Ouattara, les ONG de défense des droits de l’Homme rappellent qu’une cellule d’enquête et d’instruction a déjà inculpé plusieurs dizaines de responsables militaires et civils de crimes contre l’humanité ou d’autres violations des droits de l’Homme. Mais elles constatent qu’aucun n’a été jugé jusqu’aujourd’hui.

Pour la directrice de la division Afrique de Human Rights Watch, Mausi Segun, «la crédibilité du président Ouattara sera sérieusement compromise s’il entrave les efforts des juges ivoiriens» pour demander des comptes aux auteurs des crimes et des viols perpétrés pendant la crise post-électorale.

Toutes ces organisations attendent du président Ouattara un soutien sans équivoque aux juges qui mènent les enquêtes pour organiser des procès crédibles. Il s’agit surtout de leur faciliter l’exhumation des charniers, qui fourniront les preuves des abus perpétrés.