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Coupe du monde: les médias se penchent sur le «naufrage» du football africain

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 29/06/2018 à 14H15, mis à jour le 29/06/2018 à 15H53

Gana Gueye Sénégal à terre
Le joueur sénégalais Gana Gueye à terre après l'élimination de son équipe de la Coupe du monde. L'échec malheureux du Sénégal symbolise celui de tout le football africain lors de la Coupe du monde en Russie.  © Fabrice COFFRINI / AFP

Lions, Aigles ou Pharaons n’ont rien pu faire… Les cinq équipes africaines qualifiées pour la Coupe du monde en Russie ont toutes été éliminées au premier tour. Une première pour le football africain depuis… 1982. En effet à partir de 1986, à chaque Coupe du monde, au moins une équipe venue d’Afrique s’était qualifiée pour au moins les huitièmes de finale. Revue de presse.


«C’en est fini pour le Sénégal et pour l’Afrique. La défaite des Lions jeudi (28 juin) face à la Colombie (1-0) a enterré le dernier espoir du continent africain d’avoir un représentant en huitièmes de finale», résume RFI. Pourtant sur le papier, tous les rêves étaient permis pour le football africain... avant le début de la Coupe du monde en Russie

«Cruelle désillusion !» pour Enquête; «La désillusion» pour Le Soleil; «Le choc» ou  «Triste retour sur terre !»... Les titres de la presse sénégalaise sur la défaite des Lions de la Teranga pourraient aussi s’appliquer à toute l’Afrique. 

«"Une équipe africaine gagnera bientôt la Coupe du monde”, affirme Eric Cantona dans une interview au Monde Afrique. Pelé, en 1977, pronostiquait déjà l’avènement d’un champion du monde africain “avant la fin du siècle”», pouvait on lire dans Courrier international avant l'échec du Sénégal devant la Colombie. La prédiction ne s'est donc pas réalisée en 2018...



Il est vrai que cette année 2018 est particulièrement noire pour l'Afrique du football. Libération rappelait que  «depuis 1986, et l’instauration de la formule moderne de la Coupe du monde (une phase de poules, puis 16 équipes qualifiées en huitièmes), il n’est jamais arrivé qu’au moins un pays africain ne franchisse pas les poules». Et de citer le Maroc en 1986, le Cameroun en 1990, le Nigeria en 1994 comme en 1998 (première année où le continent dispose de cinq équipes), le Sénégal en 2002, le Ghana en 2006 et 2010, l'Algérie et le Nigeria en 2014. L'édition 2018 est donc une mauvaise année pour le foot africain malgré la présence sur le terrain d’équipes qui semblaient pouvoir faire le poids avec de nombreuses stars. 

Le Pays, quotidien du Burkina Faso, va même jusqu’à comparer l’échec des équipes africaines au naufrage du Joola, un ferry sénégalais qui coula en 2002 faisant quelque 2000 morts… et s'interroge sur la nature du football africain. «L’Afrique doit certes apprendre de ses erreurs, mais aussi apprendre à jouer sur ses propres valeurs pour essayer de surprendre ses adversaires, au lieu de donner dans une sorte de football stéréotypé qui manque visiblement d’efficacité et de piquant.»  

Les analyses sur cet échec sont nombreuses. Si l’arbitrage est souvent mis en cause, Africanews préfère évoquer la faiblesse du foot continental: «La prestation des équipes africaines est sans aucun doute le miroir de ce qu’est aujourd’hui le niveau du football africain. Un football dont les championnats sombrent dans la léthargie. Les meilleurs espoirs et perles sont vendus aussitôt qu’ils éclosent, tandis que ceux qui restent n’ont de salaire que de nom.»

Afrik Foot
Capture écran du site Afrik Foot © Afrik foot

Toujours des commentaires teintés de racisme
Résultat, c'est l'image du foot africain qui est souvent jugée. Une image qui serait porteuse de clichés, voire de commentaires teintés de racisme. Dans Libération, le sociologue Seghir Lazri s’interroge ainsi sur la place des «sorciers blancs», ces entraîneurs européens qui gèrent de nombreuses équipes nationales africaines... mais notamment pas le Sénégal.

Dans un article, le site de la chaine Al Jazeera met lui en avant les clichés récurents véhiculés par certains commentateurs sur le football africain. L'article évoque un tweet qui a suscité une polémique en Angleterre mais va plus loin. Le texte évoque une forme de racisme plus sournoise qui définirait une football africain «différent».  Selon ces commentaires cités par Al Jazeera, si une équipe africaine gagne, elle le doit forcément à son physique et non à son style de jeu... «Ces suggestions qui lient le succès du Sénégal à la Coupe du monde à l'énergie "brute" de l'équipe écartent l'excellent jeu tactique mis au point par Aliou Cisse, le seul entraîneur noir en Russie en 2018», écrit le site de la chaîne de télévision. Le site met aussi en cause  le recours aux comparaisons animales. «L'un des commentateurs de la BBC qui décrit avec enthousiasme le joueur nigérian Ahmed Musa comme une "gazelle"»…


Quel avenir pour le foot africain?
Les résultats de 2018 suscitent des questions sur les perspectives du football africain. Un débat qui s'inscrit dans les demandes de l'Afrique d'avoir plus de représentants. «Dans tous les tournois depuis la finale de 1986 au Mexique, au moins un pays africain s'est qualifié pour les huitièmes de finale  même s'il n'y avait que trois équipes africaines sur le terrain», note ESPN qui ajoute que ces résultats «limiteront les revendications d'une plus grande représentation lors des prochains tournois». 

C’est sans doute pour cette raison que le consultant sportif Thierno Saïdou Diakité note dans Guinée News: «Je souhaite, à l’issue de cette compétition, que la CAF (Confédération africaine de football) organise un symposium avec toutes les associations nationales pour tirer les leçons et voir dans quelle mesure on pourrait améliorer la prestation des équipes africaines dans les compétitions internationales, afin que pour la prochaine édition de la Coupe du monde devant se dérouler en 2022 au Qatar, l’Afrique présente un visage un peu plus remarquable et représentatif». Cela suffira-t-il?