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Débarquement: un char Sherman au milieu des hommes du Néolithique

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 05/06/2014 à 11H49, mis à jour le 01/03/2018 à 09H45

Militaires américains sur point débarquer 6 juin 1944
Renforts américains marchant au-dessus d'Omaha Beach le 18 juin 2014. © Reuters - US National Archives

De nos jours, des fouilles archéologiques menées en Basse-Normandie, région du Débarquement allié du 6 juin 1944, peuvent contribuer 70 ans après, à mieux connaître la période. L’occasion de découvrir certains éléments occultés. Et de tempérer certaines images d’Epinal…

Des archéologues s’affairent sur le site d’un futur lotissement à Fleury-sur-Orne (localité de la périphérie de Caen qui s’appelait… Allemagne, avant d’être débaptisée en 1918 à la fin du premier conflit mondial). Les objets découverts constituent un véritable inventaire à la Prévert : chenilles de char américain Sherman ; fragment de masque à gaz ; de cockpit en plexiglas ; casque de démineur britannique, paire… de jumelles de théâtre …  «Ici, on pratique une archéologie de la rouille !», observe en riant Vincent Carpentier, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP).

«En Basse-Normandie, quand on creuse, on tombe souvent en premier lieu sur des traces de la Seconde guerre mondiale», ajoute-t-il. Exemple : à Fleury, la construction d’un lotissement permet aux archéologues de fouiller sur la même zone un ancien camp militaire canadien (en 1944), un ancien camp de prisonniers allemands (entre 1944 et 1946), le site de carrières ayant accueilli des réfugiés au cours de l’année 1944. Tout cela à côté d’une grande nécropole néolithique !

Un inventaire à Prévert issu fouilles Fleury-sur-Orne

Les fouilles archéologiques, menées sur les sites de la Seconde guerre mondiale en Basse-Normandie, fournissent un véritable inventaire à la Prévert... tout rouillé. © FTV - Laurent Ribadeau Dumas


En matière de découvertes sur le conflit, le néophyte ne doit s’attendre à rien de spectaculaire. D’autant que les éléments non meubles retrouvés par les archéologues, par exemple sur le site du camp canadien, sont souvent des… trous : trous bourrés de déchets, «trous d’homme» creusés par des militaires, qu’ils recouvraient d’une toiture ou dans lesquels ils installaient une tente pour se reposer.  

3000 à 8000 morts dans des bombardements
Dans ce contexte, le même néophyte peut se demander à quoi servent de telles fouilles. «Il ne faut surtout pas s’y tromper : tous ces éléments sont des marqueurs d’histoire. Ils fournissent une série d’instantanés sur des périodes précises du Débarquement», répond Vincent Carpentier. On peut ainsi connaître ou confirmer le passage de telle unité militaire sur un site : ainsi, à Fleury, les Canadiens du Royal Highland Regiment of Canada avaient établi des positions de défense. «Dans un tout autre ordre d’idées, le fait de trouver des emballages de chocolat Kraft ou de chewing-gums confirme la découverte par les Français de cette économie de la friandise, venue d’Outre-Atlantique. Laquelle a tant marqué notre mémoire collective», explique Cyril Marcigny, lui aussi archéologue à l’INRAP.  

De telles traces, aussi ténues soit-elles, sont souvent trouvées dans les tas d’ordures de l’époque. Elles n’en permettent pas moins aux scientifiques de mieux reconstituer la vie quotidienne des populations contemporaines du Débarquement. Par exemple celle de ces quelque 20.000 habitants de la périphérie de Caen déplacés par les intenses bombardements (alliés à 90%). Bombardements qui ont entraîné la mort, selon les estimations, de 3000 à 8000 personnes et rayé de la carte 70 % de la surface de la cité normande. Les populations chassées de chez elles avaient notamment trouvé refuge dans des carrières souterraines.

Dans carrière souterraine Fleury-sur-Orne
Dans une carrière souterraine de Fleury-sur-Orne... © Cyril Marcigny - INRAP

«Celles-ci sont de véritables conservatoires archéologiques d’une valeur historique irremplaçable», explique-t-on joliment à l’INRAP. Aujourd’hui, on y retrouve ainsi des jouets d’enfants, des braseros et différents ustensiles du quotidien. Sur les parois des carrières, on discerne encore des tiges métalliques sur lesquels les réfugiés avaient installé des étagères ou mettaient des draps pour obtenir une intimité de fortune…
 
Coquilles Saint-Jacques et bouteilles de champagne
Replacés dans leur contexte, étudiés par différents professionnels, notamment des historiens, les éléments retrouvés par les fouilles peuvent ainsi fournir des données essentielles sur le D-Day. Surtout quand «il n’y a pas d’archives écrites», souligne Cyril Marcigny. Comme c’est le cas, par exemple, à Cabourg (Calvados) : une opération archéologique, menée sur les dépotoirs du casino et du Grand-Hôtel, a ainsi permis de mettre au jour dans les poubelles de l’époque les restes d’une alimentation très diversifiée, avec coquilles Saint-Jacques, huîtres et bouteilles de champagne. Cela montre que dans des «lieux de repos» de l’époque fréquentés par des Allemands et des collaborateurs, on vivait très bien en ces temps de disette. Ressurgissent ainsi des pans de l’Histoire que l’on aimerait parfois oublier…

Il en va de même pour les 30.000 ou 40.000 prisonniers allemands retenus dans plusieurs camps de la région de Caen et notamment employés pour des activités de déminage. Les fouilles sur ces sites apportent des informations sur leurs conditions de vie : hygiène, alimentation…. Elles aident les historiens à reposer une thématique historique un peu oublié. Et notamment à s’interroger sur la mortalité qui a frappé ces hommes. «L’histoire de ces lieux est empreinte de mauvaise conscience. On n’en trouve pas de trace dans la mémoire collective», souligne Vincent Carpentier.

Camp prisonniers allemands après Débarquement
Un camp de prisonniers allemands (en l'occurrence celui de Nonant-le-Pin dans l'Orne), gardé par des militaires américains, le 21 août 1944.  © Reuters - US National Archives

«Ils vont détruire une seconde fois notre ville !»
Dans la région caennaise, cette mémoire collective n’a pas forcément conservé un souvenir heureux de la fin de le Seconde guerre mondiale. «L’époque est plutôt ressentie de manière négative», notamment en raison des bombardements et des massacres qui l’ont marquée, note l’archéologue, lui-même originaire de Basse-Normandie. «La libération de la ville n’a pas été vécue dans la liesse, comme ce fut le cas lors de la libération de Paris». Et l’on entend encore aujourd’hui dans certains cafés des récriminations contre les Américains venus célébrer le 70e anniversaire du D-Day. Du genre : «Ils vont détruire une seconde fois notre ville !»
 
«Dans ce contexte, on observe que les fouilles archéologiques sont souvent un déclencheur. Dans la foulée d’une opération archéologique, on voit en effet souvent les langues se délier. C’est de l’émotionnel positif !», raconte Vincent Carpentier. Des objets oubliés ressortent, certains contemporains livrent de nouveaux récits. «Les derniers témoins sont en train de disparaître. Il y a moins de freins psychologiques». En clair, l’heure est peut-être venue d’aller au-delà des émotions pour reconstituer une histoire plus riche.

Vincent Carpentier et Cyril Marcigny sont les auteurs de «Archéologie du Débarquement et de la Bataille de Normandie» (coédition Ouest-France - INRAP)