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Dérive droitière en Croatie: un ministre de la Culture qualifié de «pro-nazi»

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 10/09/2016 à 10H52, mis à jour le 12/09/2016 à 09H05

Le Premier ministre croate Tihomir Oreskovic
Le Premier ministre croate Tihomir Oreskovic à Zagreb, au moment de sa nomination, le 23 décembre 2015. © REUTERS - Antonio Bronic

Les 4,2 millions de Croates votent le 11 septembre 2016 pour des élections anticipées. Et ce après cinq mois d’exercice du pouvoir par la coalition du HDZ (nationaliste) et d'un parti de centre droit, qui a engagé le pays dans une dérive qualifiée de «droitière». Exemple symbolique : la nomination d’un ministre de la Culture d'extrême droite, Zlatko Hasanbegovic, accusé de révisionnisme.


La droite, qui avait installé au poste de Premier ministre Tihomir Oreskovic, un homme d’affaires croato-canadien sans expérience politique, n’a exercé le pouvoir que de janvier à juin 2016. Cette période très courte, qui mettait fin à quatre ans de gouvernement de centre gauche, a été marquée par les tensions entre les deux partenaires de la coalition. Une affaire politico-financière, mettant en cause le patron du HDZ, Tomislav Karamarko, a accéléré la chute du gouvernement. Le responsable nationaliste est accusé de conflit d’intérêt, son épouse ayant été rémunérée par un lobbyiste travaillant pour le géant pétrolier hongrois MOL, en conflit avec l’Etat croate. En juin, il a dû démissionner de son poste de vice-Premier ministre.

Mais au-delà, la période a été marquée «par la multiplication des controverses, sur fond d’exaltation des valeurs traditionnelles» (Le Monde) et par ce qu’opposition et société civile ont dénoncé comme une «dérive droitière». Les partisans du gouvernement s’en sont ainsi pris aux médias qui, pour le député HDZ Zeljko Glasnovic, sont «le plus grand obstacle à une vraie démocratie en Croatie». De son côté, l'Eglise catholique, symbole de l'identité nationale et compagnon de route du HDZ depuis l'indépendance en 1991, a obtenu des avantages, comme l’enseignement religieux dans les écoles. Et certains ont craint une remise en cause du droit à l’avortement.

Crimes oustachis
Dans le même temps, la coalition nationaliste a eu tendance à relativiser les crimes commis par le régime oustachi pro-nazi durant la Seconde guerre mondiale. Le 23 mars, Tihomir Oreskovic a ainsi été critiqué pour son attitude lors d’une rencontre de football Croatie-Israël : il n’a eu aucune réaction quand, des tribunes du stade d'Osijek (Est) se sont élevés les cris de «Za Dom Spremni!» («Prêts pour la Patrie!»), le salut oustachi. Par ailleurs, le chef du gouvernement et la présidente croate Kolinda Grabar-Kitarovic ont attendu le mois d’avril et une visite de Nicholas Dean, chargé des questions liées à l'Holocauste au Département d'Etat américain, pour condamner explicitement les crimes oustachis (on parle de 100.000 morts).

Autre sujet de polémique : l’annulation, en juillet, par la justice croate de la condamnation, en 1946, du cardinal Alojzije Stepinac pour collaboration avec le régime oustachi au cours de la Seconde guerre mondiale.

Mais c’est surtout la nomination, comme ministre de la Culture, d’un historien soupçonné de révisionnisme, Zlatko Hasanbegovic, qui a choqué en Croatie et à l’étranger. L’homme est carrément qualifié de «révisionniste pro-nazi» par le site Courrier des Balkans. A ses yeux, l’histoire de la guerre de 1939-1945 est une «hypothèse», essentiellement dictée par les vainqueurs. Ses travaux renvoient dos-à-dos oustachis et résistants communistes. Gênant pour lui : la presse croate a retrouvé une photo datant des années 90, où on le voit posant dans ce qui ressemble à un uniforme oustachi…

Zlatko Hasanbegovic posant dans ce qui ressemble à uniforme oustachi
Zlatko Hasanbegovic (en haut à gauche), posant dans ce qui ressemble à un uniforme oustachi (capture d'écran du site balkaninsight).  © Capture d'écran du site balkaninsight

Quand Le Monde demande au ministre s’il regrette la défaite des nazis de son pays, il répond : «Je regrette que le peuple croate n’ait pas réussi à exercer son droit à l’autodétermination nationale après la Seconde guerre mondiale. (…) Je regrette qu’on se soit retrouvés contre notre gré dans la Yougoslavie, un système bolchévique antidémocratique. Mais, bien sûr, je ne regrette pas le régime oustachi, qui porte la responsabilité de nombreux crimes.»

Une idéologie contraire aux «valeurs fondamentales» de l’UE
A l’écouter, l’histoire de la Seconde guerre mondiale serait prise en otage par des lobbies juifs. Pour une période plus récente, le ministre a dénoncé «‘‘ceux qui sous couvert de s'en prendre à l'islamo-fascisme’’ seraient en fait des ‘‘relais de l'opinion publique juive internationale’’. Un puissant lobby dont le but serait de nuire à l'image des musulmans...», rapporte le huffingtonpost. Zlatko Hasanbegovic est lui-même d’origine bosniaque et musulmane (les musulmans représentent 1,3% de la population).

Dans le même temps, il n’aime pas l’idée du mariage homosexuel. En 2013, il était parvenu, avec le collectif Au nom de la famille, à faire inscrire son interdiction dans la Constitution.

Plusieurs intellectuels européens, dont les universitaires français Alain Finkielkraut et Annette Wievorka, ont dénoncé son «idéologie» destinée à «mettre en cause les vérités historiques et les valeurs fondamentales de l’Union européenne». A noter que Zlatko Hasanbegovic a été l’éditeur de l’auteur français d’extrême droite Alain de Benoist. Alain de Benoist qu’il considère comme «l’un des plus grands intellectuels» de l’Hexagone.

Une fois au pouvoir, Zlatko Hasanbegovic s’en est notamment pris à la presse et au monde de la culture. Il a licencié des dizaines de journalistes de la télévision nationale et supprimé les financements aux théâtres refusant de s’aligner sur les positions nationalistes du pouvoir, rapporte RFI. Qui précise : «Il ne se prive pas de dénoncer une hypothétique ‘‘bolchévisation de l’Europe’’».

Autant de choses qui détournent les électeurs «de dossiers plus importants», juge The Economist. A commencer par une économie chancelante (1,4 % de croissance prévue en 2016, contre 1,71% en 2015). Et des réformes, notamment institutionnelles, promises depuis des années mais jamais entreprises.