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Des battues de chasse aux Comoriens se poursuivent sur l’île française de Mayotte

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 09/06/2016 à 16H48, mis à jour le 09/06/2016 à 17H10

Sans abri comorienne à Mayotte
Délogée de son abri de fortune, une femme comorienne et son bébé ont trouvé refuge sur la place de la République à Mamoudzou, chef lieu de l'île de Mayotte. © Photo AFP/Ornella lamberti

Ils vivent dans la peur d'être expulsés. Des familles entières de Comoriens résidant à Mayotte ont déjà été jetées à la rue. De véritables battues se poursuivent, en toute illégalité, pour dénicher ces «clandestins» devenus trop encombrants et chassés vers leurs terres d’origine. Le président de l’Association des maires de Mayotte, Saïd Omar Oili, parle d'une opération de «légitime défense».

Pour justifier la vague d’expulsions sauvages qui frappe les Comoriens, les élus de l’île française de Mayotte dénoncent tous  «la pression migratoire insupportable», qui a fini par exaspérer les Mahorais.
 
C’est l’explication que donne le sénateur de Mayotte Thani Mohamed Soihili. C’est aussi l’avis du député mahorais Ibrahim Aboubacar. Il soutient que «la population est arrivée à une situation où elle est obligée de se défendre».
 
La chasse à l’homme engagée à Mayotte se déroule d’ailleurs en plein jour. Les Mahorais n’attendent pas la nuit pour se livrer à leurs expéditions punitives contre les familles comoriennes qu’ils délogent de leurs habitations de fortune. Ces expulsions se déroulent sans aucun ménagement et sans aucune intervention des forces de l’ordre.
 
Plusieurs familles comoriennes se sont ainsi retrouvées à la rue. D'une minute sur l'autre, celles qui n’ont pas été reconduites à la frontière ont trouvé refuge dans des camps improvisés, dormant à même le sol, sans aucun espoir d’être relogées.
 
«Des femmes enceintes vont accoucher à l’hôpital et reviennent avec leur nourrisson dormir à même le sol», regrette Mohamed Nabhane du collectif de soutien aux délogés qui campent sur la place de la République à Mamoudzou.
 
Dans le reportage ci dessous, une équipe de France 2  a pu filmer un groupe de mahorais en pleine opération. Les assaillants assument leur action. Ils affirment se défendre face aux envahisseurs.
 

Reportage F2 diffusé le 7 Juin 2016: L.Melkonian, B.Poulain, C.Bahari, C.Desse, S.Korwin

Ils opèrent en toute impunité
Depuis décembre 2015, un groupe de Mahorais habitant le sud de l’île de Mayotte s’est constitué en collectif, pour exiger l’expulsion de tous les étrangers avant le 10 janvier 2016. Ils menaçaient, le cas échéant, d’intervenir eux-mêmes. Et c’est ce qu’ils ont fait dès le 17 janvier.
 
Si les forces de l’ordre se sont gardées de toute intervention, quelques associations présentes sur l’île de Mayotte ont exprimé leur indignation et dénoncé ces violences faites aux familles d’origines comoriennes.
 
C’est le cas de la Cimade qui défend les droits des étrangers. Elle a alerté, en vain, les autorités avant de constater que les expulsions étaient menées en toute impunité.
 
«Le 20 Mars 2016, une expulsion a eu lieu sous les yeux des gendarmes. Ils devaient seulement s’assurer qu’aucune violence physique ne soit commise. De plus en plus de tracts sont déposés dans les villes pour prévenir des prochaines expulsions. Rien n’est fait pour empêcher les collectifs d’habitants d’agir. Ils opèrent en toute impunité», explique à France24, Yohan Delhomme, un des responsables de la Cimade/Mayotte.
 
Les Comoriens sont accusés de tous les maux. Les Mahorais les traitent de délinquants et de voleurs. Ils les considèrent comme responsables du «chômage de masse» à Mayotte, d'abuser du système de santé et de surcharger les écoles avec  leur nombreuse progéniture.
 
Autant de griefs qu'on retrouve sur les tracts distribués en ville.
 
Une forte immigration clandestine
Il est vrai que Mayotte doit faire face à une très forte immigration clandestine. Selon les chiffres officiels, les étrangers représenteraient 43% de la population totale, pour la plupart venus des trois îles indépendantes des Comores voisines, à 70 Km de ses côtes. Ils viennent y chercher, pour eux et pour leurs enfants, de meilleures conditions de vie.
 
Pour endiguer cette immigration clandestine, le gouvernement français a annoncé le 2 Juin 2016, «un plan global de sécurité». Il prévoit notamment de renforcer les forces de l’ordre sur place ainsi que les moyens maritimes et aériens.
 
Des vedettes d’interception plus performantes et plus nombreuses seront déployées au large de Mayotte. Il est même envisagé l’expérimentation de drones et la modernisation des radars pour détecter les barques de pêche comoriennes utilisées pour l’immigration illégale.
 
Gendarmes attendent au cours d'une expédition punitive contre comoriens

Des gendarmes assistent, sans intervenir, à une opération d'expulsion menée par des Mahorais contre des Comoriens dans la commune de Boueni à Mayotte le 15 mai 2016. © Photo AFP/Ornella lamberti


«Donner une raison de vivre et d’espérer»
La ministre française de l’outre-mer a appelé la population mahoraise à ne pas se faire justice elle-même : «ce qui se passe là n’est pas tout à fait normal», a-t-elle reconnu, au cours d’une conférence de presse à Paris, en promettant des poursuites judiciaires.
 
Les mots ne suffiront pas à ramener le calme et la sérénité dans une île «gangrenée par la violence, la misère, le chômage et le désespoir»,  écrit Nassurdine Haidari (un ancien élu socialiste de Marseille) dans le journal l’Humanité.
 
Pour lui, le Comorien est devenu au fil des décennies, «le visage du mal et la cause première de tous les problèmes de la vie des habitants de Mayotte…
L’étranger de l’intérieur qui porte en lui toutes les peurs d’une population acculée par la misère sociale».
 
Nassurdine Haidari interpelle aussi les autorités de l’Archipel de Moroni qui veulent reconquérir l’Ile de Mayotte.
 
Les Comores, écrit-il, «devront également prendre leurs responsabilités en améliorant les conditions de vie de leurs populations pour que celles-ci ne bravent plus la mort pour se donner une raison de vivre et d’espérer».