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En Algérie, les méga-projets agricoles font polémique

Par Jacques Deveaux@GeopolisAfrique | Publié le 12/09/2018 à 14H53

Barrage Brézina en Algérie
Le barrage de Brézina, principale réserve d'eau de la région algérienne d'El-Bayadh. © Habib Kaki/Wiki commons

Depuis 2014, les méga-projets agricoles dans le sud de l’Algérie font polémique. Une partie de l’opinion et de la presse n’y croit pas. L’idée est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en développant l’agriculture dans le sud du pays. 600.000 hectares sont ainsi réservés afin de créer des entreprises entre locaux et investisseurs étrangers.


Le projet le plus médiatisé est celui d’El-Bayadh. 20.000 hectares de terres à exploiter par le groupe algérien d’agro-alimentaire Lacheb, avec le soutien de fonds américains. Une seule exploitation agricole qui produira du blé, de l’orge, des pommes de terre, du maïs. De quoi fournir de la nourriture pour une exploitation laitière de… 20.000 vaches!

«Avant d’importer les vaches laitières, il faut assurer leur alimentation. Pour ce faire, nous avons un plan de six à sept ans, période qui englobe la mise en production de lait à terme, mais aussi l’aliment du bétail», expliquait en 2017 à Reporters le président du Conseil de coopération algéro-américain, Smaïn Chikoune.

Le Huffpost Maghreb détaille même le plan de culture. Dans un premier temps, plantation de seulement 1440 hectares en 2017. La surface totale ne sera atteinte qu’en 2019. «A terme, la ferme devra produire annuellement 72.000 tonnes de blé dur, 76.000 tonnes de fourrage, 77.000 tonnes d'orge, 350.000 tonnes d'ensilage de maïs et une moyenne de 60 tonnes par hectare de pommes de terre (soit environ 485.000 tonnes).» Pour la production laitière, la ferme abritera 20.000 vaches.
 
Les oppositions politiques, économiques, agronomiques
Les questions se posent tout d’abord sur l’avenir des petits exploitants. Une économie vivrière indispensable dans cette région du sud du pays. «L’agriculture ne peut connaître un essor que par les grandes exploitations gérées d’une manière agro-industrielle», plaide le PDG du groupe Lacheb, Abdelhamid Bouaroudj, sur le site Cresus.dz. Mais il ajoute très vite que les petites exploitations ont toujours leur place. D’autres ne le voient pas ainsi. «Nos petits exploitants seront confrontés à une concurrence sauvage et déloyale!», s’insurge Aissa Manseur, consultant en agriculture, sur le site Maghreb Emergent.
 
Autre souci, l’impact environnemental, et en particulier le besoin en eau. Au sein du consortium américain partenaire, AIAG, on mesure même ce besoin à 400 litres par vache et par jour. Soit 8 millions pour l’ensemble du cheptel, 8000 m3 par jour. «Il y a suffisamment d’eau», martèle Smaïn Chikoune interrogé par Reporter. AIAG parle laconiquement d’un projet de barrage pour l’irrigation de la méga-ferme. Mais de toute façon, selon eux, la population n’utilise pas l’eau existante!
 
La fin justifie les moyens
Et de toute façon, la fin justifie les moyens, c’est-à-dire atteindre l’autosuffisance alimentaire. Réduire, si possible à zéro, les 7070 tonnes de lait en poudre importées en un seul mois depuis la France. Il faut donc améliorer la productivité, notamment par le choix du cheptel et par les méthodes d’élevage. Pour cela, on attend beaucoup du partenaire américain.

Ce qui vaut pour le lait vaut aussi pour les cultures, notamment le blé. Smaïn Chikhoune, tout à son enthousiasme, annonce même la signature de deux autres méga-projets, l’un de 50.000 hectares, l’autre de la moitié, dans la même wilaya d’El-Bayadh. Et pourtant, la ferme gigantesque n'a pas encore produit le moindre litre de lait.