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Corée du Nord,  Asie-Pacifique

En Corée du Nord, pas d’Internet mais la 3e armée de hackers du monde

Par Charlotte Cieslinski@GeopolisAfrique | Publié le 26/12/2014 à 11H25, mis à jour le 26/12/2014 à 11H25

La Corée Nord by night
Image satellite de la Corée du Nord, prise de nuit par la Nasa en 2014. © NASA

Pyongyang dément être derrière le piratage de Sony, mais n’en possède pas moins l’une des plus puissantes cyber-armées au monde. Un paradoxe pour cette secrète nation d’Asie qui prive sa population d’accès à Internet.

Noire comme un black out, cette vue satellite nocturne de la Corée du Nord n’illustre pourtant pas une panne de courant. Divulguée par la Nasa, elle révèle la faible intensité des réseaux électriques dans le pays, et par déduction, son taux quasi nul de connexions à Internet.

Interdit par le régime de Pyongyang, le web en Corée du Nord se limite à Bright – alias Kwangmyong en coréen – une sorte d’intranet de propagande à destination d'une poignée restreinte d'étudiants et de citoyens de confiance. 
 
Une population déconnectée qui contraste avec l’armée sur-connectée de ce pays, l’un des plus fermés et des plus secrets du globe. Forte de 1800 à 6000 pirates informatiques, selon les sources, la Corée du Nord serait la troisième cyber-armée la plus puissante au monde derrière la Russie et les Etats-Unis. Un atout considérable au regard de la déliquescence du reste de ses équipements militaires.

Kim Jong-Un inspecte casernes militaires Pyongyang
Kim Jong-un inspecte les casernes militaires de Pyongyang. Novembre 2014.  © KCNA / AFP


Les hackers sont considérés comme l'élite de l'armée
Commandant suprême des forces armées, le dirigeant Kim Jong-un a valorisé cette armée de l’ombre dès son arrivée au pouvoir. Ainsi faisant, il perpétue la lignée idéologique du djoutché jadis amorcée par son grand-père Kim II-sung. Aspirant à l'autonomie la plus totale, cette politique militariste repose largement sur son armée.

Suivant cette logique, doter ces forces armées de cracks en informatique modernise la force de frappe du régime. Obéissant à une tour de contrôle commune, baptisée «Bureau 121», ces soldats 2.0 n'opèrent pas seulement depuis la Corée du Nord. Ils cliquent et piratent depuis le monde entier.
 
Coordonnées par les services secrets, ces unités de hackers recrutent les meilleurs élèves nord-coréens dans les plus prestigieuses universités du pays, selon un ancien d'entre eux désormais réfugié en Corée du Sud. «Triés sur le volet, ils sont formés au piratage informatique dès leur adolescencea expliqué Jang Se-yul à Reuters. Cette cyber-section, c'est l’élite de l’armée.»

Ancien professeur d’informatique à Pyongyang, Kim Heung-kwang s’est enfui vers le sud de la péninsule il y a dix ans. «A l’époque déjà, intégrer cette armée secrète était perçu comme un grand honneurse souvient-ilÊtre un hacker c’est quasiment devenir un col blanc !»

Mythifiés ou suspiciés : des pirates redoutés
Ennemi historique des Etats-Unis depuis la guerre de Corée (1950-1953), la Corée du Nord a immédiatement figuré parmi les premiers suspects lorsque Sony s’est fait pirater au début du mois de décembre. Le FBI a imputé cette cyber-attaque, revendiquée par le groupe de pirates informatiques GOP (Guardians of Peace), au nord de la péninsule coréenne. En ligne de mire, les conséquents faits d’arme 2.0 de Pyongyang par le passé, et leur degré élevé de sophistication. 

Bien qu'ayant nié toute implication dans l'affaire Sony, le régime de Kim Jong-un s'est illustré ces dernières décennies par de belliqueuses provocations à l'égard de la communauté internationale, notamment depuis son retrait en 1993 du TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires). 

Kim Jong- son armée

Kim Jong-un et son armée, le 28 juillet 2014. © KNS / KCNA / AFP


Les limites de cette armée de hackers
Vingt ans plus tard, les hackers nord-coréens restent toutefois étroitement tributaires de leur voisin chinois qui n'est autre... que l'unique fournisseur d'accès à Internet de Pyongyang. En effet, le routage des quatre réseaux internet dont dispose le pays-ermite passe par China Netcom, filiale du géant chinois des télécommunications, China Unicom. 

Avec 1300 kilomètres de frontière commune, Corée du Nord et Chine entretiennent une relation singulière. Certains cyber-soldats nord-coréens opèrent depuis les villes chinoises proches de cette frontière, telles que Shenyang, par exemple, mais aussi des autres provinces du Liaoning, du Fujian, du Shandong, ou du Heilongjiang.

Historiquement, Pékin a toujours plus ou moins officiellement soutenu la dynastie des Kim depuis la proclamation de la République populaire démocratique de Corée en 1948. Longtemps, le nord de la péninsule coréenne a constitué une zone tampon entre la Chine et la Corée du Sud, base armée des Etats Unis. Aujourd'hui, ce positionnement diplomatique est trouble. Les présidents chinois Xi Jinping et nord-coréen Kim Jong-un ne se sont jamais rencontrés depuis leur accession respective au pouvoir. 

Dans l'affaire Sony, la Chine a vivement condamné le piratage, tout en soulignant que l'implication de la Corée du Nord restait à prouver. La position de force de la Chine est d'autant plus élevée qu'en «tant qu'unique fournisseur d'Internet, il lui serait facile de couper l'accès Internet à la Corée du Nord»estime Earl Zmijewski, vice-président de Dyn Research.

Pays frontaliers Corée Nord

Une géopolitique régionale aux contours figés © LEX VAN LIESHOUT / ANP


Le piratage informatique : acte de guerre ?
Pour le président américain Barack Obama, le piratage de Sony relève du vandalisme et non de l'acte de guerre. Indéniablement pourtant, les piratages sur le web bouleversent la géopolique mondiale. On le voit dans certains cas où le conflit armé se double d'une guerre électronique, comme en Ukraine récemment. Sur la toile mondiale, propagande et contre-propagande se décuplent à l'infini.

D'ailleurs, si la Corée du Nord prive ses citoyens d’accès à Internet, c’est en partie pour leur éviter d'être soumis à des influences extérieures. Poussé à l'extrême, cet isolationnisme prémunit également le pays d'éventuelles représailles d'autres nations. La récente panne dont Pyongyang a été victime l'a prouvé : hormis la poignée de Nord-Coréens qui ont accès à Internet, personne d'autre n'a été impacté par cet évenement.

Si pirater un pays occidental a le pouvoir de dérégler des marchés financiers, pirater la Corée du Nord, en revanche, n'a qu'une portée très limitée.