Enrique Klaus sur la liberté de la presse dans l’Egypte d’aujourd’hui

Par Florencia Valdès Andino | Publié le 06/03/2012 à 10H38, mis à jour le 15/11/2012 à 16H02

Enrique Klaus chercheur au Centre Jacques-Berque enseignant à l'Université internationale Rabat travaille sur l’espace public médias
Enrique Klaus, chercheur au Centre Jacques-Berque et enseignant à l'Université internationale de Rabat, travaille sur l’espace public et les médias dans le monde arabe. © La vie des idées

Alors que l’Egypte est tiraillée entre transition démocratique et retour aux fondamentaux, Enrique Klaus, chercheur et enseignant à Sciences-Po Rabat, au Maroc, revient sur l’état de la presse égyptienne aujourd’hui.

La chute d’Hosni Moubarak a entraîné une explosion de titres indépendants.  Paradoxalement, la presse est très contrôlée par les militaires. Ce qui fait dire à Sarah Topol, blogueuse pour le New York Times, que la liberté de la presse s'est réduite comme une peau de chagrin. The Egypt Independent et sa version en arabe, par exemple, sont encore plus bridés aujourd'hui que sous la dictature. Comment expliquer ce phénomène ?

Il faut bien voir que ce phénomène en apparence paradoxal a constitué le point d’équilibre du régime Moubarak pendant toute la seconde moitié de son règne. Et c’est bien là la meilleure preuve de la continuité de ce système autoritaire, auquel seules quelques modifications cosmétiques sont apportées pendant la période de «transition».

Depuis la seconde moitié des années 1990, et plus encore pendant la première moitié de la décennie 2000-2010, le régime a consenti à la création de titres dits «indépendants» du régime - mais aussi des partis politiques - et financés par des capitaux privés. Ces publications, dont la figure de proue était sans conteste le quotidien Al-Misrî al-Yawm (L’Egyptien aujourd’hui), jouissaient alors d’une certaine liberté de ton, et ont même joué un rôle de premier ordre dans la campagne d’opposition au projet de transmission héréditaire du pouvoir qui s’est cristallisée autour de la plateforme Kefaya (Assez !) entre 2004 et 2006.

L’armée constituait la seule vraie ligne rouge : on ne pouvait pas alors parler d’elle, pas même pour en faire l’éloge, comme l’a appris à ses dépens un bloggeur en 2010. Les titres les plus frondeurs, comme Al-Doustour (La Constitution), ont cependant pu aller assez loin dans leurs critiques du régime et du président Moubarak. Mais ce «libéralisme» avait ses limites : l’Etat pouvait réagir au moment où l’on s’y attendait le moins et poursuivre des journalistes pour leurs écrits.

Le flou des cadres juridiques définissant le délit de presse conjugué à l’arbitraire des réactions de l’Etat ont favorisé en retour une autocensure parmi les journalistes qui ne savaient jamais quand le couperet tomberait, ni comment, ni où. Et chaque fois qu’il tombait, un signal fort était envoyé aux publications d’opposition (indépendantes ou partisanes).

Au total, replacée dans ce contexte, l’émergence après la chute du raïs de nouveaux titres de presse (et de nombreuses chaînes satellitaires) ne reflète en aucun cas une libéralisation du régime. Nous nous situons dans le même système, où l’on entretient une image «démocratique» en multipliant le nombre de publications, tout en s’ingéniant à les museler à moindres frais, en réagissant à l’impromptu pour réguler le champ de la critique publique.

Les Frères musulmans maintenant hautement représentés dans les instances représentatives (Assemblée et Shoura) ont jadis trouvé une place du côté de la presse d'opposition. Est-ce qu'aujourd'hui on voit éclore une presse de poids sous la coupe de cette force politique ?

Précédemment, le journal Al-Shaab (Le Peuple) a connu un certain succès dans les années 1990, avant d’être interdit. Il s’agissait d’une publication émanant du Parti al-Wasat (alors non légalisé), né d’un courant dissident au sein de la Confrérie, et défendant une idéologie islamiste de tendance gauche. Ce journal a d’ailleurs réapparu en février 2011, seulement quelques semaines après le départ de Hosni Moubarak, avant de disparaître à nouveau, faute de moyens. La confrérie comme les salafistes n’ont jamais été autorisés à avoir pignon sur rue sous Moubarak.

Aujourd’hui, le Parti de la justice et de la liberté, issu des rangs des Frères musulmans, ainsi que le Parti al-Nour, de tendance salafiste, se sont chacun essayé au lancement d’un journal. Mais ils ont connu des ratés et paraissent irrégulièrement, car les trois grands groupes de presse d’Etat, qui possèdent le monopole sur tous les maillons de production de l’information (impression, distribution, et publicité), ne semblent pas disposés à leur faciliter la tâche. Ces deux partis sont en revanche très actifs sur la toile et les réseaux socio-numériques tels que Facebook et Twitter, sur lesquels ils animent des comptes en arabe et en anglais.

Alors que les élections présidentielles se profilent et les islamistes sont donnés gagnants, quel est l'avenir proche de la presse en Égypte selon vous ?

Sur ce point, comme sur tant d’autres, il me semble nécessaire de distinguer, d’une part, entre les salafistes du Parti al-Nour et, de l’autre, le Parti de la justice et de la liberté émanant de la Confrérie. Si ces deux formations font de la politique en prenant appui sur une appartenance religieuse et confessionnelle, elles n’ont pas le même rapport à la référence islamique.

Sur le papier, le parti des Frères tient un argumentaire plutôt libéral dans son programme, en laissant notamment la corporation des journalistes organiser la profession par elle-même, ce qui constituerait une avancée par rapport à l’«ancien régime». Cependant, la ligne rouge concernera pour eux comme pour les salafistes la morale publique. Reste à savoir s’ils donneront une définition extensive ou restrictive des éventuelles entorses à la morale.

Mais, de ce point de vue, il existe peu de différence entre la bigoterie des députés Frères et celle de leurs anciens homologues du PND (Parti national démocratique : parti présidentiel de Moubarak, dissout en 2011), entre lesquels des convergences ont pu émerger lors de polémiques touchant à la morale et à la religion. C’était le cas notamment lors de l’affaire qui a éclaté en 2006 suite aux déclarations controversées du ministre de la Culture de l’époque à propos du voile.

Bien malin qui pourra dire quelles orientations choisiront les salafistes sur le sujet, comme sur beaucoup d’autres, tant il est vrai qu’ils seront amenés à faire des concessions pour tenter de faire rimer utopie salafiste et gestion des affaires dans le contexte actuel. Ce que l’on peut craindre toutefois, c’est une surenchère et une compétition entre les salafistes et les Frères sur certains dossiers. Le cinéma, l’industrie musicale, ou plus généralement les arts, risquent d’être les premiers à en pâtir, bien avant la presse, me semble-t-il.