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Entre les Comores et Mayotte, les germes «d’une tragédie» dans l’océan Indien

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 15/03/2018 à 16H27, mis à jour le 16/03/2018 à 15H15

Barrage routier à Mayotte
Des manifestants ont dressé des barrages routiers le 9 mars 2018 sur l'île française de Mayotte pour protéster contre l'insécurité. © Photo AFP/Ornella lamberti

«Nous refusons la stigmatisation qui veut que tout ce qui se passe à Mayotte soit le fait des Comoriens». Le gouvernement de Moroni rejette les accusations qui désignent ses citoyens comme des fauteurs de trouble dans l’île française. Une situation qui inquiète dans la région. «Nous dansons ici au bord du précipice», confie à Géopolis, Eugène Ebodé, écrivain franco-camerounais en poste à Mayotte.


«Les Comoriens qui vont à Mayotte ne sont pas des coupeurs de route ou des violeurs.» Pour le ministre comorien de l’Intérieur, Mohamed Daoudou, ses compatriotes qui affluent à Mayotte y viennent pour chercher du travail ou pour des soins et sont «de toutes les façons chez eux». Il rappelle la position de Moroni qui revendique depuis des décennies l’île de Mayotte.

Une déclaration qui n’est pas de nature à calmer les esprits dans l’île française de l’océan Indien paralysée par un mouvement de contestation depuis plusieurs semaines.

L’immigration pour «récupérer» Mayotte
Face à l’immigration clandestine et massive en provenance des Comores, les Mahorais sont à bout de nerf. Ils ont le sentiment d’être submergés dans leur espace vital par leurs frères ennemis comoriens, dans l’indifférence du pouvoir central de Paris.

La tension est montée d’un cran à la suite d’informations parues dans la presse sur une possible suppression du visa Balladur qui durcissait les conditions d’entrée des Comoriens à Mayotte. Ce document qui n’a pas été rendu public a fait l’effet d’une bombe. Pour les Mahorais, l’immigration est considérée comme un moyen de reprendre Mayotte par un peuplement des populations comoriennes.

«Il y a déjà 50% de populations d’origine étrangère essentiellement des Anjouanais en provenance de l’archipel des Comores. Et s’ils arrivent encore plus massivement, ça veut dire que par la submersion de la population, vous changez la nature institutionnelle. Ça a été considéré comme une forme de retrait du pouvoir central. Ce qui a mis le feu aux poudres», explique Eugène Ebodé, écrivain franco-camerounais en poste à Mayotte où il est enseignant.

Eugène Ebodé écrivain franco-camerounais

Eugène Ebodé est docteur en littérature française. Ecrivain franco-camerounais, il est auteur de plusieurs publications. Il est en poste à Mayotte où il travaille comme enseignant. © Photo/Catherine Hélie


Une communauté mahoraise à bout de nerfs
Eugène Ebodé décrit à Géopolis Afrique une communauté mahoraise à bout de nerf, qui se sent submergée dans son espace vital. Elle ne bénéficie plus des services de base totalement débordés par une immigration devenue incontrôlable. Ce n’est pas ce qu’elle avait espéré en choisissant de rester dans le giron français.

«Les Mahorais estiment que leur rattachement à la France est un choix qui devrait leur procurer un certain nombre d’avantages. Ils disent aux Comoriens: "Eh bien, laissez-nous en jouir. Ne venez pas nous perturber. Vous avez fait un autre choix." C’est aussi simple que ça.» 

Un discours balayé par leurs frères ennemis comoriens. Ils revendiquent aussi leur légitimité en terre mahoraise.

«Ils se sentent parfaitement légitimes sur cette île. Ils n’hésitent pas à se considérer comme plus habiles. Plus habiles comme maçons, plus habiles comme entrepreneurs, comme commerçants, comme agriculteurs. Sans eux, disent-ils, Mayotte ne serait pas. Ils considèrent cette île comme faisant partie de l’archipel des Comores», confie Eugène Ebodé qui a eu l’occasion d’échanger avec certains d’entre eux.

Des réflexes de défiance qui inquiètent
Comoriens et Mahorais se regardent donc en chiens de faïence. Chaque communauté nourrit des réflexes de défiance vis-à-vis de l’autre, dans un face-à-face redoutable qui porte les germes d’un drame humain dévastateur dans cette région de l’océan Indien.

«En fait, au vu de ce qui se passe ici, je suis encore mal à l’aise parce que je me dis, il s’est produit quelque chose en 1994 au Rwanda et on dirait que ces populations n’ont pas eu écho de cette tragédie qui risque de se renouveler. Vous avez quand même aujourd’hui des machettes et des armes blanches qui sortent et qu’on peut voir sur des barrages clandestins. C’est quand même inquiétant. Nous dansons ici au bord du précipice», s’inquiète Eugène Ebodé.

Une cohabitation inévitable entre les frères ennemis
Pour lui, il faudra plus que quelques promesses et gestes d’apaisement pour amorcer la décrue des rancœurs qui se sont accumulées pendant des années.

«On entend parler de départementalisation, de barrages et d’affrontements. Mais je n’ai pas entendu dire que des élus comoriens et mahorais se retrouvent autour d’une table. Si on reste dans ces registres, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir», tranche Eugène Ebodé.

Pour lui, le temps est venu de mettre en place des plateformes de dialogue sincère et d’échanges entre ces deux communautés qui sont condamnées à vivre ensemble.

«La cohabitation est inévitable, par le brassage historique. Qu’il le veuille ou non, le Mahorais a une identité comorienne et le Comorien a aussi une identité mahoraise. Il s'agit de faire en sorte que la cohabitation entre les deux soit la plus pacifique possible», plaide-t-il. 

La fuite en avant par la désignation de boucs émissaires ou la chasse aux traîtres conduiront inévitablement à la tragédie, conclut Eugène Ebodé.