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Erdogan a obtenu la fin des écoles Gülen d'Afrique

Par Jacques Deveaux@GeopolisAfrique | Publié le 17/08/2018 à 16H05, mis à jour le 17/08/2018 à 16H27

Ecole Gülen Dakar
La police condamne l'accès au collège Yavuz Selim de Dakar, proche du mouvement Gülen, le 2 octobre 2017. © Seyllou/AFP

L’opération de démantèlement du réseau des écoles Gülen en Afrique est quasi achevée. Recep Tayip Erdogan, le président turc a obtenu de la part de la quasi-totalité des pays, la fermeture des écoles du réseau opérant sur leur territoire. Erdogan est ainsi parvenu à casser l’influence du prédicateur Fettulah Gülen, que le président turc accuse d’avoir fomenté le coup d’Etat manqué de juillet 2016.



De la vitrine turque à la brouille
En 2002, l’AKP arrive au pouvoir en Turquie. Un pays en plein boum économique axé sur les exportations. L’Afrique était jusqu’alors un objectif secondaire dans la politique étrangère turque. A l’heure de la colonisation puis de la décolonisation, Ankara n’avait pas les moyens de s’imposer. Mais en ce début de millénaire, la Turquie joue la carte de l’exportation, et devient très active en Afrique. L’offensive, explique Bayram Balci, chercheur au CNRS, repose sur trois piliers. Les petites entreprises, la compagnie aérienne Turkish Airlines qui irrigue tout le continent et enfin le réseau des écoles Gülen.
«A bien des égards, c’est à la puissance des réseaux de Gülen, donc à l’esprit missionnaire et dévoué de ses disciples (enseignants et hommes d’affaires) que la Turquie doit la réussite de son implantation en Afrique» écrit Bayram Balci.
 

Les écoles Gülen
A l’origine il y a ce fameux mouvement du prédicateur Fettulah Gülen. «Un groupement néo-confrérique musulman né en Turquie, prônant l’engagement social de ses membres au service  de l’humanité» pour reprendre les termes de Gabrielle Angey-Sentuc, de l’Institut français d’études anatoliennes. Bref du soft power au service du rayonnement de la Turquie.
Les écoles du réseau sont réputées pour leur sérieux. L’enseignement se veut laïc et vise à la formation d’une nouvelle élite. Aucune allusion à la Turquie ou à l’islam n’est acceptée. Autant dire que les Etats les accueillent à bras ouverts, et les élites locales y scolarisent leur progéniture.

Le choix dans l’implantation d’une école ne doit rien au hasard. «La décision de s’implanter dans un pays résulte de la coordination entre des enseignants-pionniers originaires de Turquie, les hommes d’affaires du mouvement Gülen en repérage sur le terrain et des hommes d’affaires religieux basés en Turquie, soucieux de parrainer un projet d’implantation d’une école qui leur ouvrira des débouchés économiques dans le futur», écrit Gabrielle Angey-Sentuc.
 
En 2015, le nombre d’école du mouvement en Afrique est estimé à une centaine. Le réseau est présent dans 40 pays. Mais l’heure de la disgrâce a sonné.
 
Disgrâce
En décembre 2013 éclate en Turquie un scandale de détournement de fonds publics. Des proches d’Erdogan sont impliqués. Le président crie alors au complot, accusant le mouvement Gülen d’avoir noyauté l’Etat. Le bras armé de l’expansion turque devient indésirable, Recep Tayip Erdogan va faire pression sur les chefs d’Etat africains pour faire disparaitre les écoles affiliées à la mouvance Gülen.

La tentative de coup d’Etat de juillet 2016 sera la seconde occasion de s’en prendre à la confrérie. Et les rares pays encore bienveillants, cette fois ne résisteront plus. La prestigieuse école Yavuz Selim de Dakar n’y résistera pas. Le 2 octobre 2017, l’établissement est placé sous l’administration du gouvernement sénégalais, et les soldats bloquent les écoles. L’Etat saisit des biens privés pour les rétrocéder à une formation turque, Maarif, chargée par l’Etat turc de les administrer.
 
Des expulsions dramatiques
Il en sera ainsi dans tous les pays ou presque. Selon un décompte réalisé par Slate Afrique, au moins 18 pays africains avaient à la date de juillet 2018, cédé aux demandes d’Ankara.
A la question de Jeune Afrique sur «l’éradication de cette organisation en Afrique», la réponse d’un député de l’AKP est sans appel : «Jusqu’ici nous avons bien progressé, et les responsables africains se montrent coopératifs.»

Au Gabon, l’école la Lumière de Libreville a été fermée raconte Slate Afrique. Le directeur, son adjoint et un enseignant expulsés vers la Turquie avec leur famille. Un retour à haut risque quand on a travaillé pour une organisation considérée comme terroriste. La Centrafrique n’a pas pris de mesure de fermeture, mais le personnel turc de l’école Galaxy de Bangui ne peut plus rentrer au pays sous peine d’aller en prison.
 
Résistance
En fait, le devenir des écoles est lié à la diplomatie, et aux rapports que les Etats entretiennent avec la Turquie. Ainsi en Centrafrique, il n’y a pas d’ambassade turque ! Et le pays a d’autres chats à fouetter que de s’attirer les bonnes grâces d’Ankara.
A contrario la Somalie, qui bénéficie massivement des aides turques a été la première à répondre à la demande de fermeture des écoles. Le puissant royaume marocain, lui, a tenu six mois avant d’accepter la demande d’Ankara, et d’ordonner la fermeture des écoles en pleine année scolaire.

L'influence du mouvement Gülen est désormais éteinte. Les écoles en Afrique sont contrôlées par le gouvernement turc. La question est désormais de savoir si, avec cette nouvelle direction, les écoles turques conserveront leur attrait, et donc leur influence.