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Environnement,  Afrique

Esmond Bradley Martin, dernière victime des mafias du commerce de l’ivoire

Par Michel Lachkar@GeopolisAfrique | Publié le 06/02/2018 à 17H47

Pour lutter contre trafic d'ivoire Kenya a brûlé tonnes d'or blanc
Pour lutter contre le trafic d'ivoire, le Kenya a brûlé des tonnes d'or blanc. © CARL DE SOUZA / AFP

Esmond Bradley Martin, grand militant de la lutte contre le trafic d'ivoire, a été retrouvé mort à son domicile de Nairobi. Sans doute assassiné comme l’a été avant lui un autre défenseur des éléphants, le Sud-Africain Wayne Lotter. Le citoyen américain était connu pour son travail d'infiltration sur le marché noir. Il dénonçait le déplacement du trafic de la Chine vers le Laos et la Birmanie.


On achève bien les éléphants mais aussi leurs défenseurs. Esmond Bradley Martin, enquêteur chevronné âgé de 75 ans, a passé des décennies à traquer le commerce illégal d’ivoire d'éléphants et de cornes de rhinocéros, dont la route principale part d'Afrique de l'Est vers l'Asie.

Passionné par son combat, ce citoyen américain a risqué plusieurs fois sa vie pour photographier et documenter secrètement des ventes illégales d'ivoire et de cornes de rhinocéros. En Chine, au Vietnam et au Laos, il se faisait passer pour acheteur afin d’établir les prix du marché noir.

Ancien envoyé spécial des Nations Unies pour la conservation des rhinocéros, les recherches de Bradley Martin ont joué un rôle-clé dans la décision de la Chine d'interdire le commerce de cornes de rhinocéros en 1993. Il avait également fait pression sur Pékin pour qu'il soit mis fin au commerce de l'ivoire. Cette interdiction est entrée en vigueur le 1er janvier 2018.

Une grande perte pour la protection des éléphants
Esmond Bradley Martin était récemment revenu d'un voyage de recherche en Birmanie, possible nouvelle plaque tournante du commerce de l’ivoire. Il était sur le point de publier un rapport montrant comment le commerce de l'ivoire est passé de la Chine aux pays voisins, notamment le Laos puis la Birmanie, a indiqué Paula Kahumbu, qui dirige Wildlife Direct, une organisation de protection des éléphants au Kenya. Elle a évoqué une «très grande perte» pour la protection des espèces.

Dans un rapport important paru ces derniers mois, lui et sa collègue Lucy Vigne ont établi que le Laos connaissait une croissance du commerce d'ivoire «la plus rapide au monde».

Troupeau éléphants dans région lac Tchad
Troupeau d'éléphants dans la région du lac Tchad. Images tirées du film de Kate Brooks «The last Animals». © film documentaire «The last Animals» de Kate Brooks

Wayne Lotter, tué par balles
L'enquête dira si cet assassinat est une nouvelle tentative pour mettre un terme au travail de terrain des militants de la cause animale. Bradley Martin n’est pas la première victime. Le Sud-Africain Wayne Lotter, qui a lui aussi consacré sa vie à la lutte contre le braconnage des animaux sauvages en Afrique, a été abattu le 16 août 2017 à Dar el Salam. Son taxi qui le ramenait à l’aéroport avait été stoppé par un véhicule et un homme l’avait abattu de deux balles à bout portant.

Wayne Lotter avait été sensibilisé au problème du trafic d’espèces sauvages au début de sa carrière alors qu’il était ranger en Afrique du Sud, notamment au parc national Kruger. Il avait alors décidé de s’engager dans la lutte contre le braconnage d’éléphants et de rhinocéroces.

Plus de 2000 braconniers arrêtés
Rien qu’entre 2012 et 2017, plus de 2000 braconniers ont été arrêtés grâce au travail de sa fondation PAMS et des autorités tanzaniennes. Parmi leurs prises de guerre, on compte la Chinoise Yang Fenlan, surnommée la «reine de l'ivoire», actuellement jugée pour le trafic illégal de 706 défenses d'éléphants entre 2000 et 2014. Mais aussi Matthew Maliango Boniface, surnommé «le Diable», le plus célèbre trafiquant d'ivoire tanzanien, condamné à 12 ans de prison en mars 2017.

La fondation a constaté une «réduction considérable» du braconnage depuis 2014. Dans une interview citée par le Guardian, Wayne Lotter jugeait qu'un  travail acharné avait permis de réduire de moitié le trafic d’éléphants en Tanzanie.

Roger Gower abattu
Autre victime de ce combat pour la cause animale, en janvier 2016, Roger Gower. Ce pilote britannique de 37 ans a été tué aux commandes de son hélicoptère: visé par des tirs de braconniers en plein vol de surveillance au-dessus de la réserve animalière de Maswa, attenante au célèbre parc national du Serengeti, dans le nord de la Tanzanie. Depuis plusieurs années, Gower travaillait à l’arrestation des trafiquants au sein d’une mission lancée par le Friedkin Conservation Fund et le gouvernement tanzanien.

Malgré l’interdiction du commerce de l’ivoire décidée par les Nations Unies, 30.000 éléphants sont tués chaque année par les braconniers. Selon Interpol, 1300 rhinocéros ont été abattus en Afrique en 2015.