L'écriture liée ne s'apprend plus aux Etats-Unis

Par Laurent Ribadeau Dumas | Publié le 22/10/2013 à 14H27, mis à jour le 22/10/2013 à 15H43

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Des élèves en train de travailler à l'ordinateur dans une école de San Diego (Californie) le 8-10-2013. © Reuters - Mike Blake

L’écriture cursive (en attaché), venue de la nuit des temps, est-elle en train de disparaître au profit de la rédaction sur clavier ? La question peut paraître incongrue de ce côté de l’Atlantique. Mais aux Etats-Unis, elle ne l’est pas. Dans ce pays, 45 Etats sur 50 ont décidé de faire disparaître l’écriture cursive du «tronc commun des connaissances requises» dans l’enseignement scolaire.

Au pays de l’Oncle Sam, les études semblent montrer que l’écriture cursive recule de plus en plus au profit de celle sur clavier. Pour de nombreux élèves, la première «devient aussi étrangère que les anciens hiéroglyphes égyptiens», constate le Washington Post. «Dans les salles de classe, les jeunes prennent des notes plus avec des ordinateurs portables ou des tablettes qu’avec des crayons et des carnets», ajoute le journal.
 
«La vérité, c’est que l’écriture cursive a quasiment disparu, sauf chez les adultes âgés de 60 et 70 ans», explique, un brin provocateur, Steve Graham, professeur de sciences de l’éducation à l’Arizona State University, cité par le Post. Selon l’universitaire, la moitié des élèves du 12th grade, l’équivalent de la terminale Outre-Atlantique, n’écrivent plus qu’avec un clavier.

La technologie avant toute chose
Les établissements scolaires cherchent à préparer leurs élèves à un monde où le clavier d’ordinateur a remplacé la plume, constate le Washington Post. «L’écriture cursive est une compétence traditionnelle qui a été remplacée par la technologie», estime Michael Haiston, président du plus important syndicat d’enseignants du comté de Fairfax (Virginie), cité par le quotidien. De plus, les écoles doivent face à des restrictions budgétaires et à un alourdissement des programmes tournés vers la préparation des examens. Dans ce contexte,les profs «ont des choix à faire sur ce qu’ils doivent enseigner dans un laps de temps limité», ajoute le syndicaliste. Conclusion logique : ils doivent donc renoncer à enseigner l’écriture cursive.
 

Autant d’arguments qui ont poussé 45 Etats du pays à abandonner son enseignement obligatoire dans les Common Core curriculum standards, le tronc commun des connaissances requises pour les élèves. L’écriture cursive ne figure donc pas parmi les «standards» conseillés. A charge ensuite aux pouvoirs locaux de décider ce qu’ils ont envie de faire. Quoi qu’il en soit, les bambins pourront continuer à écrire en script ou en caractères d’imprimerie.

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Ado américaine prenant des notes (2-6-2010)  © AFP - Photoalto - Altopress - Michèle Constantini


«Nous nous efforçons d’être réalistes vis-à-vis des éléments que les enfants doivent connaître. On ne peut pas tout faire. Il fallait bien supprimer quelque chose» des programmes, explique Jill Camnitz, membre de la commission scolaire (school board) de Greenville (Caroline du Nord). «Les enseignants et les législateurs devaient résister à l’envie d’ajouter de nouvelles disciplines» dans la liste du tronc commun, estime Morgan Polikoff, professeur assistant en sciences de l’éducation à l’University of Southern California, cité par le New York Times (NYT). Dans le cas contraire, on surchargerait l’emploi du temps des jeunes Américains.

Sonnette d’alarme
A écouter les partisans de l’éviction, l’affaire est entendue : l’écriture cursive n’appartiendrait plus qu’au passé. Pour Morgan Polikoff, elle est comme «le boulier et la règle à calcul» qui, eux aussi, ont disparu des enseignements.

Pour autant, certains profs ont tiré la sonnette d’alarme. Par exemple à Charlotte en Caroline du Nord quand des élèves se sont plaints de ne pas pouvoir lire les annotations sur les copies.

Dans ce contexte, certains Etats comme la Californie, la Géorgie, l’Idaho et le Massachussetts ont décidé de réintroduire l’écriture dans la liste des connaissances communes obligatoires. L’Indiana a voté une loi selon laquelle elle devra désormais être enseignée dans toutes les écoles élémentaires. La sénatrice de l’Etat à l’origine du texte, Jean Leasing, a mené une enquête sur ce thème auprès d’un millier d’électeurs de sa circonscription rurale : 90 % d’entre eux y étaient favorables.

Après son vote, le Sénat de l’Indiana a reçu des mots de remerciements d’adolescents. Certains étaient «tellement habitués, dans leurs SMS, à mettre ‘‘thx’’ (pour «thank you», merci) qu’ils avaient dû faire un effort pour écrire ‘‘thank you’’» à leurs parlementaires, a raconté Jean Leasing au Wall Street Journal (WSJ). En Caroline du Nord, une loi similaire a été votée par la Chambre locale des représentants sans rencontrer d’opposition. Elle doit maintenant passer devant le Sénat de l’Etat.

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Des élèves arrivant à la Mahnomen Elementary School à Mahnomen (Minnesota) le 26-9-2013. © Reuters - Dan Koeck

De leur côté, les spécialistes font valoir l’intérêt de l’apprentissage de l’écriture dans le développement du cerveau. «L’écriture cursive est plus facile à apprendre pour les élèves dyslexiques qui ont du mal à former les mots correctement», observe par ailleurs une orthophoniste dans le Washington Post.
 
Certains partisans de l’écriture manuelle font valoir que les documents fondateurs du pays, telles la sacro-sainte Constitution et la Déclaration d’indépendance, furent rédigés à la main. Ils estiment qu’à ce rythme, les futurs historiens ne pourront plus la lire. «Personnellement, je n’arrive plus à me rappeler la dernière fois que j’ai lu la Constitution», répond l’universitaire Steve Graham, quelque peu ironique…

«Le progrès n’est pas toujours synonyme d’amélioration»
Pour autant, il reste difficile de prévoir comment l’affaire va évoluer à moyen et long terme.
 
C’est un fait qu’«il devient de plus en plus rare d’avoir à signer son nom», constate le Wall Street Journal. D’ici 2016, selon une étude citée par le WSJ, près de la moitié de tous les emprunts immobiliers pourraient être conclus électroniquement aux Etats-Unis: ce qui veut dire que des millions d’Américains achèteront leurs logements sans avoir à signer physiquement leurs noms. «Le progrès n’est pas toujours synonyme d’amélioration», constate, toujours dans le WSJ , Marc Aronson, président de l’Association des notaires de Pennsylvanie, et lui-même spécialiste… de la certification électronique. Et de regretter «la disparition progressive de la signature physique, preuve d’un geste réfléchi et facile à identifier à la personne qui l’a produite».
 
L’écriture manuelle personnalise les choses. La calligraphie est aussi un art, font valoir ses partisans. «Une lettre magnifiquement écrite, c’est comme une œuvre d’art. C’est beau. Mais est-ce une raison (de continuer à l’enseigner aux enfants), étant donné que nous recevons de moins en moins de lettres?», pense Steve Graham, toujours cité par le Post. C’est «un art qui se meurt», pense Michael Haiston, le syndicaliste cité plus haut.

Commentaire du philosophe français Michel Serres (dans Télérama): «Les imbéciles ! Ils ne savent pas que l’écriture fait appel à des terminologies si raffinées, au bout des doigts, qu’elle prépare l’enfant aux plus subtils des travaux manuels, de la joaillerie à la chirurgie». On se gardera bien de trancher dans ce débat de société qui ne fait que commencer...

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La Première dame des Etats-Unis, Michelle Obama (à gauche) en visite à Savoy School, école de Washington, le 24-5-2013.  © Reuters - Jonathan Ernst