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Danemark,  Europe

Flexisécurité: le Danemark est-il un modèle?

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 12/05/2017 à 09H34

Lors d'un conflit social au Danemark en 1998...
Conflit social au Danemark (ici une manifestation en 1998) © LISELOTTE SABROE / SCANPIX DENMARK / AFP

Emmanuel Macron a déjà évoqué sa volonté de réformer le marché du travail dans une France où certains ont toujours fantasmé sur le modèle social danois et sa «flexisécurité». A chaque «réforme» du travail, on évoque l’exemple danois. Pourtant dans ce pays tout est loin d'être parfait.


Chômage à 6,2% de la population active, croissance aux environs de 1,2%, dette publique autour de 50% du PIB (100% en France), commerce extérieur en excédent... A première vue, les données économiques du Danemark, petit pays de moins de six millions d'habitants, hors zone euro, ne sont pas tellement meilleures que celles de la France. Pourtant, le pays fait souvent office d'exemple pour certains acteurs politiques français ou européens qui aiment citer le marché du travail danois, défini par la fameuse «flexisécurité».

Quels sont les secrets de cette «flexisécurité» à la danoise?
C'est la contraction de deux mots et de deux principes a priori contradictoires: «flexibilité» pour les entreprises envers leurs salariés et «sécurité» pour ces derniers... quand ils n'ont plus d'emploi.

-La flexibilité: elle permet aux entreprises de définir le plus simplement possible leur besoin de main d'œuvre. «Il est aussi facile d’embaucher que de licencier et il n’y a pas de différence entre contrats à durée déterminée (CDD) et contrats à durée indéterminée (CDI). De quoi permettre aux entreprises d’adapter immédiatement leurs effectifs à la conjoncture», explique Le Monde. En fait, le CDI est la norme, mais il peut être cassé assez facilement par l'employeur. A côté de cette facilité, le contrôle des chômeurs est renforcé. Emploi ou formation ne peuvent être repoussés par le salarié.

-La sécurité: c'est le volet fort du système danois. Les salariés licenciés sont assurés de conserver une partie de leurs revenus. Les personnes au chômage ont droit à deux ans d’indemnisation à 90% du salaire (pour les bas revenus). Ces deux ans peuvent être, dans certains cas, prolongés. Par ailleurs, un fort système d'aide protège les personnes considérées comme ne pouvant intégrer le marché du travail. Résultat, le Danemark compterait 6,5% de personnes dans ce cas.

Selon les défenseurs européens du système, le «Danemark est caractérisé par des taux d’emploi très élevés (77,4% en 2006), un chômage global (3,9%), un chômage des jeunes (7,7%) et un chômage de longue durée (0,8%) très réduits, une rotation élevée de la main d’œuvre (un quart des salariés travaillent pour le même employeur depuis moins d’un an), une forte participation à l’apprentissage tout au long de la vie (27,4%), un faible taux de risque de pauvreté (12%) et un fort sentiment général de sécurité dans la population.»


Le site principal syndicat danois LO
Le site du principal syndicat danois LO se félicite d'un accord sur la formation des jeunes. © DR

Un système très social
Derrière ce concept de flexisécurité se cachent de nombreux détails qui font la spécificité danoise. Dans ce pays, comme dans les autres, les situations ne sont pas figées et évoluent au fil des choix politiques. Pour preuve, des négociations ont lieu régulièrement sur la durée du travail ou sur les règles concernant le chômage, la retraite... Mais les libéraux qui défendent ce système oublient souvent qu'il a un coût important et que le Danemark est l'un des pays qui a les plus forts impôts et prélèvements obligatoires d'Europe.

Le concept de flexisécurité est né dans les années 1990 aux Pays-Bas, «mais la planification décentralisée du marché du travail combiné à un système d’avantages généreux et une flexibilité dans l’embauche et le licenciement a une longue histoire au Danemark», note l'OCDE.

Dans ce pays, le code du travail est très limité et le monde du travail est régi par des conventions collectives (le pays compte plus de 70% de syndiqués) au niveau national (La Grande Convention) ou au niveau des branches sans compter tout un arsenal législatif. Comme dans tous les pays, les droits des travailleurs ont beaucoup évolué (plutôt à la baisse sur la durée du chômage), même si les grands principes se sont maintenus.

Le site du ministère français des Affaires étrangères donne une idée du niveau social du pays: durée du travail fixée à 37 heures, heures supplémentaires majorées à 50 ou 100%, cinq semaines de congés payés et négociations pour une sixième... 

Reportage du 20h de France 2 du 27 septembre 2016

Critiques contre l'aspect «sécurité»
Malgré les réformes en faveur de la flexibilité, les organismes internationaux comme l'OCDE n'hésitent pas à critiquer le Danemark pour la faiblesse de sa productivité, voire son niveau de sécurité. L’organisation de la Porte Dauphine estime notamment que le Danemark devrait faciliter le retour à l’emploi et réduire les aides à ceux qui ne peuvent plus travailler, et notamment les personnes âgées. Sous-entendu, les protections des personnes sans emploi sont trop fortes et ne les incitent pas à trouver rapidement un emploi, ce qui pèse sur les salaires. «L'inactivité et le nombre de bénéficiaires de prestations sociales ont augmenté. Pour certains groupes, les incitations à retourner au travail ou à prolonger les carrières à un âge plus avancé sont faibles», écrit l'OCDE

«Les individus ont de plus en plus besoin d’une sécurité dans l’emploi et non d’une sécurité de l’emploi»
Dans sa volonté de «réformes», la Commission européenne s'est montré très en faveur de ces politiques dites de flexisécurité... tout en prônant des baisses d'impôts. «Plutôt que de se concentrer sur la"sécurité de l’emploi occupé" (job security), la flexisécurité s’axe sur la "sécurité d’emploi et d’employabilité" (employment security). La sécurité d’emploi et d’employabilité signifie que la personne reste employée, que ce soit dans la même entreprise ou dans une autre», affirme un document de la Commission de 2007 qui précise que «les individus ont de plus en plus besoin d’une sécurité dans l’emploi et non d’une sécurité de l’emploi.» 

«Selon des analyses, une législation stricte de protection de l’emploi réduit certes le nombre de licenciements, mais aussi le taux de réintégration dans le marché du travail après une période de chômage», écrivait-elle en 2007. 

En partant de l'exemple danois, le message de la Commission est clair: «Les travailleurs français, qui sont couverts par une législation de protection de l’emploi élevée, pensent avoir très peu de chances de trouver un nouvel emploi, alors que les travailleurs danois, soumis à une législation de protection de l’emploi modérée, pensent en avoir de très bonnes.»

Pourtant, tout le monde n'est pas d'accord avec les effets supposés positifs de ce type de politique. L'économiste Frédéric Farah (co-auteur de l’ouvrage Introduction inquiète à la Macron-économie et professeur d’économie à l’université Paris III) estime que «l’Organisation de coopération et de développement économiques, qui préconisait cette recette en 1994, concédait en 2004 qu’il n’y a pas de corrélation entre la création d’emplois et la flexibilité». D'autres économistes sont plus mesurés, estimant que les résultats pouvaient dépendre des modalités des réformes et de l'état du marché du travail (situation de plein emploi ou non).

Sans compter que souvent les réformes prétendant aller dans le sens de la flexisécurité vont souvent dans le sens de l'unique flexibilité... «Les mesures de flexibilité (rupture conventionnelle, simplification des plans sociaux, etc.) ont eu plus d'impact que celles visant à sécuriser les salariés qui perdent leur emploi. Au point que les salariés français, y compris les mieux protégés, sont parmi ceux qui se sentent le plus en insécurité professionnelle en Europe» notait, dépité, le journal Les Echos en citant un rapport du pourtant très libéral Institut Montaigne.