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Environnement,  Gabon,  Afrique

Gabon: victime de son succès, l'iboga, une plante psychotrope menacée

Par Dominique Cettour-Rose (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 06/03/2018 à 17H35, mis à jour le 06/03/2018 à 17H42

Cérémonie d'initiation au rite Bwiti 25 février 2018.
La plante Iboga est indissociable des cérémonies d'initiation au rite gabonais bwiti. © STEVE JORDAN / AFP

Un projet de décret est préparation à Libreville (Gabon) pour protéger l'iboga, arbuste des sous-bois de la forêt équatoriale, menacé de disparition. Des écologistes s'inquiètent de l'attrait de plus en plus grand pour cette plante aux effets psychotropes, consommée lors des initiations au rite bwiti et dont la molécule, l'ibogaïne, est connue pour ses vertus anti-addictives aux drogues dures.


Comme en Amazonie avec l'ayawaska, de plus en plus de touristes occidentaux viennent au Gabon «s'initier» au bwiti. Un rite ancestral au cours duquel ils consomment la racine d'iboga, un psychotrope naturel très puissant qui les font dialoguer avec «le monde des esprits». Indissociable de cette partique mystico-spirituelle et thérapeutique, l'iboga est consommée sous forme de poudre d'écorce tirée de sa racine pour mieux «se connecter à ses ancêtres», raconte la guérisseuse gabonaise Maman Dje Dje. 

Un commerce «ultra lucratif»
L'attrait pour cette substance hallucinogène, classée comme drogue en France et aux Etats-Unis, dépasse les frontières gabonaises. Ce qui inquiète les défenseurs de l'environnement qui craignent la détérioration et la disparition de cette plante endémique. L'iboga commence à s'exporter et son commerce est devenu «ultra lucratif», confirme Yann Guignon, fondateur de l'ONG Blessings of the forest (Les bienfaits de la forêt).
 
Faute de chiffres précis, personne ne peut aujourd'hui mesurer son niveau de raréfaction. L'iboga est trop souvent cueillie sans être replantée. Elle est «fragile», souligne M. Guignon, précisant qu'elle pousse dans les sous-bois et a besoin d'un sol ferrallitique et argileux ainsi que d'un certain taux d'humidité. Au delà de 37/40 degrés et en deçà d'une certaine hydrométrie, l'iboga meurt. Les défenseurs de l'environnement constatent sur le terrain une dégradation de la qualité de la plante sur les marchés, ou encore l'«augmentation de 100 % des prix de la plante en 25 ans».

L'ibogaïne, une alternative à l'héroïne?
Extraite de cet arbuste, l'ibogaïne est une molécule de la famille des alcaloïdes qui «pourrait servir à lutter contre les maladies telles que la maladie de Parkinson, ou bien l'Alzheimer», déclare Natacha Nssi Begone, directrice de la valorisation des produits forestiers au ministère gabonais des Eaux et Forêts. De plus, elle pourrait être une alternative aux drogues dures: plusieurs études mettent en avant ses propriétés anti-addictives aux opiacés, notamment à l'héroïne. 

Mme Nssi Begone alerte sur le fait que si on la mélange avec d'autres substances, elle peut devenir alors dangereuse. D'où la nécessité de mettre en place des contrôles.

Un marché illégal juteux
Difficile toutefois de surveiller la vente illégale mais néanmoins juteuse de l'iboga qui a lieu fréquemment sur des sites internet cryptés (dark web), qui ne sont pas référencés par les principaux moteurs de recherche. Des «spécialistes de l'iboga» plus ou moins douteux fleurissent en dehors du Gabon où ils sont brièvement venus «s'initier» avant de rentrer chez eux pour créer leur propre centre, poursuit Yann Guignon.

«De retour dans leurs pays, ils s'approprient certains codes traditionnels et ouvrent leur business. Il faut au moins dix ans au Gabon pour être maître initiateur. Et voir des Occidentaux maîtres initiateurs en deux mois, ça choque», s'insurge-t-il.

Soigner avec l'iboga
Selon lui, «il y a au moins 150 personnes qui disent soigner avec l'iboga à l'étranger» et en moyenne deux centres de soins s'ouvrent chaque mois dans le monde, impatient de voir l'Etat gabonais légiférer.

Un projet de décret doit fixer les conditions et les modalités de l'utilisation de l'iboga, mais aussi encadrer sa vente pour «développer une filière commerciale» gabonaise. Dans le même temps, une mission de recensement de la plante sur l'ensemble du bassin du Congo pourrait voir le jour en collaboration avec le jardin botanique de Kew Garden à Londres. Des discussions seraient en cours.

En 2012, le Gabon a ratifié le Protocole de Nagoya dont l'objectif est de favoriser un commerce «durable» des ressources issues de la biodiversité.